« Nous sommes au carrefour de toutes les crises »
Propos recueillis par Christophe Schoune
Choisir ou subir la mutation ? Nicolas Hulot appelle a un nouveau plan Marshall européen face a l’explosion des prix et a la fin du pétrole. Une nouvelle initiative est en chantier.
Initiateur du Pacte écologique et acteur clef du Grenelle de l’environnement en France, Nicolas Hulot n’est pas tout a fait étranger… au « Printemps de l’environnement » qui s’est déroulé en Belgique. A l’avant-veille des réponses du gouvernement fédéral au défi de la crise environnementale, Nicolas Hulot positionne le curseur écologique très haut dans l’échelle des priorités.
Quelle est votre appréciation du Grenelle et de sa déclinaison dans la loi-programme en discussion en France…
Mon commentaire sur le Grenelle n’est pas définitif. Le processus est suspendu aux votes, aux amendements et aux lois d’application. A ce stade, je dis que c’est un processus exceptionnel mais largement insuffisant par rapport à l’ampleur et la gravité de la crise environnementale. On ne peut pas s’en contenter. C’est un point de départ, une remise à niveau pour la France, une dynamique qui ne va pas s’arrêter. Mais une fois que l’on a dit cela, il faut aller plus vite et plus loin.
Tant en France qu’en Belgique, la question de la fiscalité écologique reste bloquée…
Il est vrai que la fiscalité écologique est un outil structurant. Cela oriente la consommation, la production et cela suscite de la créativité technologique et industrielle dont on a tant besoin. Il faut de la fiscalité incitative et dissuasive. Soit on reste dans l’épaisseur du trait et on ne s’attaque pas aux tendances lourdes ; soit on fait un transfert progressif et massif de la fiscalité du travail vers la fiscalité environnementale et écologique. C’est a cette seule condition qu’on aura quelque chose de structurant pour réorienter l’économie et changer l’offre industrielle et commerciale.
Vous prônez l’adoption d’une « contribution climat énergie » qui donnerait un prix au carbone pour tous… Cela ne passe-t-il pas par l’Europe ?
Il est essentiel de taxer le carbone émis et l’énergie en général pour préparer l’après-pétrole et réussir la division par quatre de nos émissions de gaz a effet de serre pour 2050. La boite à outils fiscale peut nous aider à donner un prix à la tonne de carbone. Tous les économistes qui se sont penchés sur le sujet de façon sérieuse le disent. Evidemment, c’est mieux de le faire à vingt-sept. Mais pour créer un effet d’entrainement, il aurait fallu qu’un pays se distingue tout de suite. La France ne l’a hélas pas fait.
N’assiste-t-on pas a l’inverse quand Nicolas Sarkozy propose de réduire la TVA sur l’énergie ?
On est dans le réactif et pas dans le prospectif. Ce genre de réponse donne le sentiment que les choses vont s’arranger et que nous traversons une crise conjoncturelle. Promettre de réduire la TVA, c’est faire le pari que les énergies fossiles et le pétrole vont devenir plus abordables demain matin.
Que faut-il dire aux routiers, pêcheurs ou agriculteurs… ?
C’est le problème de la politique d’attendre que la situation soit la plus tendue pour essayer de résoudre la question. La première chose à dire aux pêcheurs et aux agriculteurs, c’est que cela ne va pas s’arranger. On doit les aider à acquérir des équipements moins énergivores. Il n’est pas normal que pendant des années, on ait aidé les pêcheurs à s’équiper de bateaux de taille démesurée avec des motorisations voraces ; il n’est pas normal, aujourd’hui, qu’il n’y ait pas un seul plan de recherche pour équiper des navires hybrides. Il y a une énergie gratuite au-dessus de l’eau – le vent – dont on s’est servi pendant des années. Je ne dis pas qu’il faut retourner a une époque archaïque, mais entre le tout thermique et le tout éolien, il y a des alternatives. Les dépenses des pêcheurs augmentent alors que leurs quantités de poissons diminuent. On arrive a une situation intenable. Et cela ne s’arrangera pas si on ne s’attaque pas a une partie de la profession qui effectue plus de 50 % des prélèvements. A un moment ou un autre, il va falloir opérer des reconversions, sinon toute la profession va être décimée alors que 75 % des stocks de pêche sont surexploités dans le monde. S’équiper différemment, reconvertir et stimuler de nouvelles pratiques : voila ce qui doit guider l’action. On ne peut pas continuer comme aujourd’hui.
C’est cela, les « mesures radicales » que vous prônez ?
L’Europe va devoir trier dans ses possibles et hiérarchiser les priorités. On ne pourra pas mener tout de front. Pour accompagner la période de transition post-carbone et climatique, des moyens importants devront être mobilisés parce qu’il va falloir organiser un plan massif de solidarité sociale. Certains équipements et flux ne sont plus compatibles avec la réalité économique. Certaines pratiques ne seront plus possibles. Il faut rétablir la verité des prix et rationaliser une partie de l’économie qui va devoir se relocaliser, qu’on le veuille ou pas.
Sans casse, c’est possible ?
Il y a un changement complet de paradigme. Cela se fera dans la douleur, évidemment, mais la douleur sera plus supportable plus tôt on anticipera les choses. Soit la régulation se fera par la force, soit c’est nous qui allons organiser la régulation. Evidemment, chaque secteur est concerné, personne ne peut se sentir à l’abri. Tout le monde va en prendre pour son grade. Engager la mutation ne signifie pas qu’il faut arrêter de cultiver et de pêcher, mais bien de changer les modes de production et de consommation non compatibles avec la réalité environnementale et énergétique…
Notre Printemps de l’environnement a bloqué sur de nombreuses reformes a ce niveau. On a assiste a un affrontement entre les entreprises et les ONG…
Beaucoup de gens pensent que l’on a encore le choix entre ne rien faire et faire. Et ceux-la pensent que si on ne fait rien, il ne va rien se passer ! Ce qui est extraordinaire, c’est que des acteurs économiques d’une grande intelligence sont, sur ces sujets-là, d’un aveuglement incroyable. Ils ne réalisent pas que les choses vont se régler alors par la force. Nous sommes au carrefour de toutes les crises : crise des ressources alimentaires, crise des matières premières, crise des ressources naturelles, crise énergétique, crise financière, car toutes nos économies reposent sur l’endettement – le tout empaqueté dans une crise culturelle, qui est la cause de tout… On peut faire semblant de ne pas le voir pendant quelques années encore, mais je rappelle que la crise écologique est devenue une crise sociale et que la crise sociale va être de plus en plus violente. Il faut un nouveau plan Marshall européen pour faire jaillir une offre différente, des processus différents, des technologies différentes, des modes de production et consommation différents, une nouvelle économie basée sur la régulation, la norme, la taxation, mais aussi sur la recherche pour sortir des impasses ; si l’on reste les bras croisés, les solutions viendront de Chine ou des Etats-Unis.
Vous êtes partisan de mettre l’industrie automobile au pas…
L’automobile est l’exemple parfait de cette schizophrénie dans laquelle le consommateur est placé. On ne peut pas créer la tentation d’un coté et la culpabilité de l’autre. L’Europe doit interdire aux constructeurs de mettre sur le marché des véhicules qui roulent au-delà de 130 kilomètres à l’heure. Il faut être cohérent et on manque cruellement de cohérence.
Pensez-vous que l’élection du prochain président des Etats-Unis changera la donne au plan des enjeux environnementaux planétaire ?
Le sommet climatique de Copenhague, fin 2009, sera la clef pour l’avenir de la planète. C’est là, pour reprendre les mots de Rajendra Pachauri, président du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat, que l’on franchira l’irréversible ou non. Si on ne se met pas d’accord à Copenhague et si les Américains ne sont pas moteurs sur les dispositifs d’après-Kyoto, ce sera mal barré pour la planète. Je ne suis pas dans les subtilités du casting américain, mais je croise les doigts pour que Barack Obama soit élu. Deux raisons sont déterminantes : d’abord, la planète a besoin d’un symbole fort : un métis à la tête des Etats-Unis, c’est un symbole fort a une époque ou on a besoin de réconciliation et d’apaisement ; d’autre part, sur les sujets environnementaux, il s’est exprimé plus clairement que son adversaire. Barack Obama a dit qu’il irait à Copenhague s’il est élu. Avec tout ce qui s’est passe au sein des villes et de certains Etats américains, je ne peux pas imaginer que les Etats-Unis ne changeront pas d’attitude face au réchauffement. J’essaie de faire preuve d’optimisme et je reconnais que garder l’espoir devient un acte de bravoure dans les temps actuels. Si Mc Cain est élu, ce sera une tragédie pour tout le monde.
Après avoir initié le pacte écologique et pesé sur le débat présidentiel en France, quel est votre prochain combat ?
Je veux essayer de susciter et de prendre une initiative au niveau européen car tous nos espoirs convergent vers l’Europe. L’Europe, c’est l’horizon dépassable. C’est la bonne échelle géopolitique pour construire un nouveau modèle économique et social. Encore faut-il qu’on construise une Europe non pas sur le libre-échange, mais sur le juste échange ; non pas sur une compétition, mais sur le partage ; une Europe plus ouverte aux pays du Sud et sur une économie qui soit au service de l’homme et pas inversement.
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