Le texte est tiré du livre « Le procès de la mondialisation » sous la direction de Edward Goldsmith* et de Jean Mander** aux éditions Fayard.
Vous pouvez retrouvez dans cet ouvrage toutes les sources que l’auteur mentionnent pour appuyer son enquête.
L’histoire de Monsanto
Brian Tokar
Installée dans la banlieue de Saint-Louis, Missouri, La Monsanto Chemical Compagny a été fondée en 1901 par John Francis Queeny. Chimiste autodidacte, il importa d’Allemagne la technique de fabrication de la saccharine, le premier édulcorant artificiel.
Dans les années 1920, Monsanto devient l’un des principaux fabricants d’acide sulfurique et autres produits chimiques de base. Il fait partie des quatre sociétés du secteur chimique citées depuis la guerre parmi les dix plus grosses entreprises américaines.
Dans les années 1940, les plastiques et les tissus synthétiques occupent une place essentielle dans ses affaires
En 1947, un cargo français transportant de l’engrais à base de sulfate d’ammonium explose dans un dock situé près de son usine de Galveston, au Texas. Cet accident, l’un des premiers grands désastres de l’industrie chimique, provoqua la mort de 500 personnes. L’usine produit alors des styrènes et polystyrènes, constituants des emballages alimentaires et pour divers produits de consommation.
Dans les années 1980, le ministère américain de l’environnement (EPA) classe le polystyrène en cinquième position sur la liste des produits chimiques dont la fabrication génère le plus de déchets dangereux.
Dans les années 1960, le PCB ( les polychlorobinéphyles), de plus en plus nombreux, servaient aussi de lubrifiants, de fluides hydrauliques, d’huiles caustiques et de revêtements étanches. Leurs effets toxiques se manifestent dès les années 30. Trois décennies plus tard, des scientifiques suédois en trouvèrent des concentrations importantes dans le sang, le pelage et les tissus graisseux d’animaux sauvages.
Dans les années 60 et 70, des recherches montrent que les PCB et autres organochlorés aromatiques sont potentiellement cancérogènes et responsables d’un ensemble impressionnant de troubles de la reproduction, du développement et du système immunitaire
La fabrication des PCB est interdite aux Etats-Unis depuis 1976, mais leurs effets toxiques et perturbateurs sur les glandes endocrines persistent dans le monde entier.
La principale usine de PCB était celle de Monsanto, près de Saint-Louis Est, faubourg frappé de dépressions économique chronique, sur la rive du Mississipi, en face de Saint-Louis. « La santé des enfants de ce secteur est parmi les plus déficientes d’Amérique » rapporte un spécialiste des questions d’éducation. Selon lui, la ville présente les pourcentages les plus élevés de l’Etats pour les morts fœtales et les naissances avant terme, le
troisième pour les décès en bas âge, et l’un des plus importants des Etats-Unis l’asthme infantile.
Dioxine: une contamination en héritage
Depuis que la société s’est lancée dans la production de l’herbicide 2,4,5-T à la fin des années 40, dès qu’on entend « dioxine » on pense à Monsanto. Comme le prouve des notes de service, la société savait que ses employés étaient malades, mais elle ne l’a pas divulgué.
En 1949, une explosion dans son usine de Nitro, dans l’ouest de la Virginie, attira de nouveau l’attention. La dioxine ne fut reconnu de ces affectations qu’en 1957.
Parallèlement, l’armée américaine s’y intéressa en tant qu’agent possible de la guerre chimique.
L’herbicide dit agent « orange », fut utilisé par les forces armées américaines pour défolier la forêt vietnamienne dans les années 60. La concentration en dioxine de l’agent « orange » de Monsanto dépassait largement celle du défoliant produit par son concurrent Dow Chemical. Monsanto occupa ainsi la première place sur le banc des accusés dans le procès intenté par les anciens de la guerre du Vietnam qui présentaient des symptômes débilitants imputables à cette substance.
Dans les années 80, Monsanto entreprit une série d’études visant à minimiser sa responsabilité, non seulement dans l’affaire de l’agent « orange », mais aussi dans les cas de la contamination qui continuaient de se manifester parmi les employés de son usine de Virginie. Un procès de trois ans et demi intenté par des cheminots exposés à de la dioxine à la suite d’un déraillement révéla que ces études présentaient de manière récurrente des données trafiquées et des expériences conçues de façon trompeuse.
Comme le démontra le procès, à l’issue duquel le jury condamna Monsanto à verser 16 millions de dollars de dommages et intérêts, la société savait que bon nombre de ses produits, des herbicides à usage domestique contenaient de la dioxine. « A la barre des témoins, des cadres ont dépeint une culture de l’entreprise où les ventes et les profits avaient la priorité sur l’innocuité des produits et la sécurité des ouvriers, rapporte le Toronto Globe and Mail. Au lieu d’apporter des amélioration, ils préféraient recourir à l’intimidation et aux menaces de licenciement. »
Monsanto a caché la présence de dioxine dans beaucoup de ses produits. La société a soit omis d’en faire état, soit remplacé les informations exactes par des fausses, ou soumis aux autorités des échantillons spécialement préparés afin qu’aucune trace de dioxine n’apparaisse dans les analyses.
Une nouvelle génération d’herbicideA la fin des années 90, les herbicides à base de glyphosate, comme le Roundup, représentaient au moins un sixième du chiffre d’affaires annuel de Monsanto et la moitié de son revenu d’exploitation.
Dans une campagne de promotion incisive, Monsanto a vanté l’innocuité du Roundup, un herbicide prétendument sans danger, pour tous usages – des pelouses et des vergers aux forêts de conifères, où on l’utilise pour empêcher la croissance des jeunes plants et arbustes à feuilles caduques et encourager celles des sapins et des épicéas, plus rentables.
La Northwest Coalision for alternatives to pesticides, une association de l’Oregon, a passé en revue plus de quarente études scientifiques sur les effets du glyphosate et des amines poly-oxyéthylènes utilisés comme tensio-actif dans le Rundup, et conclut que l’herbicide est bien moins inoffensif que la publicité de Monsanto ne le laisse entendre : « Parmi le symptômes d’empoisonnement aigu consécutifs à l’ingestion de Roundup, citons des douleurs gastro- intestinales, des vomissements, le gonflement des poumons, la pneumonie, l’altération de la conscience et la destruction des globules rouges. On a fait état d’irritation des yeux et de la peau chez les ouvriers qui mélangent, chargent et appliquent le glyphosate ».
Selon une étude menée en 1993 à l’université de Berkeley, le glyphosate était la cause la plus courante de maladies dues aux herbicides parmi les ouvriers des espaces verts en Californie, et la troisième parmi les ouvriers agricoles.
En 1996, une revue des écrits scientifiques sur le sujet apporte la preuve de lésions pulmonaires, de palpitations cardiaques, de nausées, de problèmes de la reproduction, d’aberrations chromosomiques et de nombreux autres effets de l’exposition au Roundup.
En 1997, à la suite des plaintes réitérées pendant cinq ans par le ministre de la Justice de l’Etat de New York, Monsanto a supprimé les mentions « biodégradables » et « respectueux de l’environnement » dans sa publicité et versé 50 000 dollars en remboursement des frais de procédure supportés par l’Etat
Classé cinquième entreprise établi par l’EPA en 1995, Monsanto a déversé près de 17 000 tonnes de produits chimiques toxiques dans l’air, l’eau, le sol et le sous-sol.
Brian Tokar
Brian Tokar est l’auteur de plusieurs ouvrages et dirige une collection sur la politique de la biotechnologie ( Zed Books, 2000)
Il enseigne à l’Institut d’écologie sociale et au Goddard College, tous deux dans le Vermont.
Brian Tokar a reçu en 1999 un prix pour son enquête sur Monsanto, parue dans The Ecologist ( vol.28, n°5, septembre-octobre 1998).
* Edward Golmith a créé en 1969 la revue The Ecologist qui deviendra une référence mondiale. Auteur également de plusieurs ouvrages dont : 5000 jours pour sauver la planète, changer ou disparaître, il a reçu en 1991 le prix Nobel alternatif.
** Jerry Mander, politologue américain, est l’auteur de plusieurs ouvrages. Il codirige avec Edward Goldsmith le Forum international de la mondialisation.