L’histoire de Monsanto, suite et fin
Brian Tokar
Le meilleur des mondes biothech
Avec trois autres entreprises du secteur chimique, Monsanto a cherché à mettre sur le marché une hormone de croissance bovine, produite dans une bactérie E, coli génétiquement modifiée, afin d’accélérer la production de protéines.
Les quatorze années d’efforts déployés par la firme pour obtenir auprès de l’office américain du contrôle pharmaceutique et alimentaire, la Food and Drug Administration (FDA), l’autorisation de commercialiser l’HCB recombinante ont été marquées par des polémiques, notamment des allégations concernant un effort concerté pour dissimuler les informations relatives aux effets nocifs de l’hormone. Un vétérinaire de la FDA a été licencié pour avoir accusé la société et l’organisme public de cacher et de manipuler des données afin d’occulter les effets des injections rHCB sur la santé des vaches laitières.
En 1990, alors que la FDA semblait sur le point de donner son feu vert à la mise en vente de la rHCB, un vétérinaire de l’université du Vermont communiqua des données, jusque-là gardées secrètes, à deux parlementaires de l’Etat. Elles attestaient une augmentation importante des taux d’infection de la mamelle chez les vaches auxquelles avaient été injectée l’hormone, alors au stade expérimental, ainsi qu’un pourcentage anormalement élevé de défauts de naissance gravement déformants chez leur progénitures. Un examen de ces données indépendant effectué par une association régionale de défense des agriculteurs mit en évidence d’autres problèmes de santé liés à la rHCB chez la vache, notamment un pourcentage élevé de lésions du sabot et de la patte, des troubles du métabolisme et de la reproduction, et des infections utérines.
La FDA a autorisé la commercialisation de la rHCB de Monsanto au début de 1994. L’année suivante, Mark Kastel, du syndicat des agriculteurs du Wiscontin, a publié une étude sur les expériences des agriculteurs de l’Etat avec le médicament. Ses découvertes vont bien au-delà des vingt et un problèmes de santé potentiels que Monsanto doit énumérer sur l’étiquette du Posilac, sa marque de rHCB. De nombreux cas de mort spontanée sont signalés, ainsi que des pourcentages élevés d’infections des mamelles, des troubles métaboliques graves, des problèmes de vêlage et, dans certains cas, l’impossibilité de sevrer du médicament les vaches traités.
Au lieu de chercher à remédier aux problèmes, Monsanto passe à l’offensive: la firme menace d’intenter un procès aux petites compagnies laitières qui, dans leur publicité, annoncent que leurs produits ne contiennent pas d’hormone artificielle. Elle essaie, avec plusieurs associations commerciales de l’industrie laitière, d’obtenir l’abrogation de la seule et unique loi votée aux Etats-Unis obligeant à mentionner le traitement à la rHCB sur les étiquettes. Les preuves des effets dommageables de l’hormone artificielle sur la santé des vaches aussi bien que les humains continuent néanmoins de s’accumuler.
Monsanto adopte la même stratégie pour empêcher l’étiquetage du soja et du maïs génétiquement modifiés exportés par les Etats-Unis. Selon la firme, son soja Roundup Ready (RR) doit réduire l’usage d’herbicides, mais il semble plutôt que les variétés culturales tolérantes en rendent les agriculteurs plus dépendants. Les mauvaises herbes qui apparaissent lorsque l’herbicide s’est dispersé ou décomposé sont à nouveau traitées. « Cela va aboutir à l’usage exagéré de l’herbicide, a déclaré Bill Christison, producteur de soja du Missouri, à Kenny Bruno, de Greenpeace International. Le soja RR a des chances de se vendre parce que vous pouvez labourer un champ couvert de mauvaises herbes et utiliser votre surplus d’herbicide pour les éliminer, ce qu’on devrait toujours éviter.
Les effets possibles sur la santé et l’environnement des semences tolérantes au Roundup n’ont pas fait l’objet d’études complètes, notamment leurs effets allergènes, l’envahissement possible par ces plantes ou leur retour à l’état sauvage, et l’éventialité d’un transfert de la résistance à l’herbicide par le pollen à d’autres variétés de soja ou à des plantes apparentées.
Les expériences des producteurs de coton américains avec les semences génétiquement manipulées de Monsanto sont encore plus parlantes. La société a commercialisé deux variétés de coton transgénique à partir de 1996. L’une est résistante au Roundup, l’autre, baptisée Bollgard, sécrète une toxine bactérienne destinée à prévenir les dégâts occasionnés par trois des principaux parasites du coton. La toxine, dérivée de Bacilius thuringiensis, est utilisée depuis le début des années 70 par les agriculteurs bio comme pesticide naturel. Mais, alors que la bactérie Bt a une vie relativement éphémère et sécrète sa toxine sous une forme qui n’est activée que dans le système digestif alcalin de certains vers et de certaines chenilles, les plantes à Bt génétiquement modifiées sécrètent une toxine active pendant tout leur cycle de vie.
La présence de la toxine pendant tout le cycle de vie de la plante risque de favoriser le développement de races résistantes d’insectes nuisibles. Si la résistance au Bt se répandait, estime l’EPA, elle pourrait rendre inefficaces les applications naturelles de la bactérie en trois à cinq ans à peine, et obligerait les producteurs à planter des « refuges » de coton sans Bt sur 40 % de leurs superficies cultivées pour tenter de prévenir cet effet. En second lieu, la toxine active sécrétée par ces plantes pourrait nuire à des insectes et à des papillons bénéfiques.
Mais les effets néfastes du coton Bollgard se révèlent bien plus immédiats, suffisamment pour que Monsanto et ses associés retirent du marché en 1997 et 1998 5 millions de livres se semences de coton génétiquement manipulées et acceptent de verser plusieurs millions de dollars à titre de dédommagement à des producteurs du sud des Etats-Unis. Non seulement les plants sont attaqués par le ver de la capsule du cotonnier, auquel Monsanto affirmait qu’elles seraient résistantes, mais la germination est incomplète, les rendements faibles et les plantes contrefaites. Certains producteurs signalent des pertes allant jusqu’à 50 % de leur récolte.
Contre vents et marée, Monsanto prend le contrôle de nombreux semenciers parmi les plus importants et les mieux établis des Etats-Unis. La firme visait à contrôler plus de 85 % du marché des semences de coton des Etats-Unis tout en acquérant les droits de la tristement célèbre semence stérile « Terminator » conjointement mis au point par Delta Pine et le ministère américain de l’Agriculture.
Monsanto poursuit également sa politique d’acquisitions d’entreprises et de commercialisation dans d’autres pays. En 1997, il rachète Sementes Agroceres SA, « la première société productrice de semences de maïs du Brésil ». L’année suivante, la police fédérale brésilienne enquête sur l’importation présumée illégale d’au moins 200 sacs de soja transgénique, certains provenant d’une filiale argentine de Monsanto. Selon la loi brésilienne, les produits transgéniques étrangers ne peuvent entrer dans le pays qu’après une période de quarantaine et de tests pour préserver la flore locale d’éventuels dommages. Au Canada, en 1997, Monsanto doit retirer de la vente 60 000 sacs de graines de colza génétiquement modifiées résistantes au Roundup car le gène inséré était différent de celui approuvé pour la consommation humaine et animale.
Les produits pharmaceutiques de Monsanto ont un passé tout aussi inquiétant. L’édulcorant artificiel aspartame, vendu sous les marques Nutrasweet et Equal, a été longtemps le produit phare de GD Searle, la filiale pharmaceutique de Monsanto. En 1981, quatre ans après le rachet de Searle par Monsanto, une commission d’enquête de la FDA, composée de trois scientifiques indépendants, confirme des rapports circulants depuis huit ans selon lesquels « l’aspartame pourrait provoquer des tumeurs au cerveau ». La FDA interdit la vente de l’aspartame, décision annulée par un nouveau membre de la commission, nommé par le président Ronald Reagan.
Le Journal of Neuropathology ans Experimental Neurology ravive ces inquiétudes en 1996 en associant l’aspartame à une forte augmentation du nombre de tumeurs au cerveau peu après la commercialisation du produit. Une série de rapports des années 80 font le lien entre l’aspartame et des réactions morbides chez les consommateurs sensibles : maux de tête, trouble de la vision, engourdissement, perte de l’ouïe, spasmes musculaires et crises de type épileptique, entre autres.
En 1989, Searle s’attire encore les foudres de la FDA, qui accuse de publicité mensongère pour le Cytotec, son antiulcéreux. La FDA affirme que la publicité vise une population bien plus large et bien plus jeune que prévu. Searle-Monsanto doit passer une annonce légale dans plusieurs revues médicales, « destinée à corriger une précédente publicité jugée trompeuse par la FDA »
Ravalement de façade chez Monsanto
On comprend donc que les citoyens bien informés d’Europe et des Etats-Unis aient refusé de s’en remettre à Monsanto pour assurer l’avenir de notre alimentation et de notre santé.
Pour parer cette levée de boucliers, la firme a consacré 1 million de livres à une campagne publicitaire en Grande Bretagne. Grâce à son action auprès du prestigieux Jardin botanique du Missouri et à son parrainage d’une exposition dernier cri sur la biodiversité au musée d’Histoire naturelle de New York, elle espérait paraître plus « verte » et plus soucieuse de l’avenir que ses opposants eux-mêmes.
Aux Etats-Unis, elle s’est attaché le soucien des membres éminents de l’administration Clintom. En mai 1997, Mickey Kantor, l’un des architectes de la campagne électorale de Clintom en 1992 et négociateur pour les questions commerciales durant le premier mandat du président, reçoit un siège au conseil d’administration de Monsanto. Marcia Hale, ancienne assistante personnelle de Clintom, s’occupe des affaires publiques de la société en Grande-Bretagne. Al Gore, bien connu pour ses écrits et ses discours sur l’environnement, a entonné l’hymne de la biotechnologie, du moins depuis qu’il a siégé au Sénat.
Le rapport annuel de Monsanto montre bien comment une entreprise tente de se donner une image « verte ». Le Roundup n’est pas un herbicide, mais un moyen pour minimiser le labour et réduire l’érosion des sols. Les cultures transgéniques ne servent pas uniquement à accroître les bénéfices de Monsanto, mais à résoudre le problème lancinant de la croissance démographique. La biotechnologie n’aboutit pas à introduire le vivant dans la sphère marchande et à le rendre brevetable, mais elle laisse présager une « démarchandisation », le remplacement de produits de masse uniformisés par toute une gamme d’articles spécialisés, fabriqués sur commande. Discours à tout le moins étrange pour une société dont le produit le plus rentable est un herbicide, connue avant tout pour sa promotion agressive des aliments transgéniques et célèbre pour ses manœuvres visant à intimider les critiques et à étouffer la contestation dans les médias.
Monsanto a cherché à dépeindre sa campagne en faveur de la biotechnologie non pas comme un bel exemple d’arrogance, mais comme un simple fait de la nature. Dans le cas, la nature n’aspirerait qu’à l’élargissement exponentiel et continu du champ d’action de Monsanto.
Le développement de la biotechnologie n’est rien d’une « loi de la nature ». Les technologies ne sont pas en elles-mêmes des forces sociales, et encore moins « naturelles ». Elles ne sont pas non plus de simples « outils » neutres qui peuvent servir n’importe quel dessein social. Ce sont les produits d’institutions sociales et d’intérêts économiques particuliers. Une fois engagé un certain développement technologique, celui-ci peut avoir des conséquences bien plus étendues que prévu : plus la technologie est puissante, plus profonds sont ses effets.
En critiquant Monsanto et sa biotechnologie, nous ne rejetons pas la technologie en soi, mais celle fondée avant tout sur la manipulation, le contrôle et le profit. Nous devons impérativement défendre notre droit quant au choix des technologies les plus respectueuses de l’environnement, qui améliorent la santé de l’individu et de la communauté, soutiennent des économies à base agraire et opèrent à une échelle réellement humaine. Monsanto, Du Pont, Norvatis et autres géants de la biotech ne peuvent en décider à notre place. Notre santé, notre alimentation et l’avenir de la vie sur Terre se trouvent dans la balance..
Brian Tokar
Brian Tokar est l’auteur de plusieurs ouvrages et dirige une collection sur la politique de la biotechnologie ( Zed Books, 2000)
Il enseigne à l’Institut d’écologie sociale et au Goddard College, tous deux dans le Vermont.
Brian Tokar a reçu en 1999 un prix pour son enquête sur Monsanto, parue dans The Ecologist ( vol.28, n°5, septembre-octobre 1998).
Le texte est tiré du livre « Le procès de la mondialisation » sous la direction de Edward Goldsmith* et de Jean Mander** aux éditions Fayard.
Vous pouvez retrouvez dans cet ouvrage toutes les sources que l’auteur mentionnent pour appuyer son enquête.
* Edward Golmith a créé en 1969 la revue The Ecologist qui deviendra une référence mondiale. Auteur également de plusieurs ouvrages dont : 5000 jours pour sauver la planète, changer ou disparaître, il a reçu en 1991 le prix Nobel alternatif.
** Jerry Mander, politologue américain, est l’auteur de plusieurs ouvrages. Il codirige avec Edward Goldsmith le Forum international de la mondialisation.