Archive pour samedi 27 février 2010 à 07:40

Est-ce possible ?

samedi 27 février 2010 à 07:40

Une journaliste connue (!) fait actuellement la promotion de son livre relatant son expérience dans la peau d’une femme de ménage précaire à Caen. Vous pouvez l’entendre et la lire sur tout un tas de médias. Très bien ! Je n’ai pas lu son livre mais découvrir aujourd’hui l’existence des travailleurs précaires et pauvres, c’est vraiment à se taper la tête contre les murs !


Certes, si la médiatisation de son témoignage peut faire reconnaître et comprendre l’existence de ce sous-prolétariat, pourquoi pas ? Mais quand même, il faut s’être vraiment bouché les yeux et les oreilles pendant des années pour ne découvrir cela qu’aujourd’hui ou sortir d’un long sommeil, telle la belle au bois dormant !


Ne jamais avoir entendu parler de la flexibilité du marché du travail, est-ce possible ? Ne jamais avoir entendu parler du développement, depuis 25 ans maintenant, des emplois atypiques - précaires, est-ce possible ? Ne jamais avoir entendu dire que les femmes sont par dizaine de milliers des salariés à temps partiel subi, est-ce possible ? Ne jamais avoir entendu parler des CDD, de l’intérim, des stages parkings, du SMIC à 1000 euros, du RMI, des chômeurs de longue durée, du chômage, est-ce possible ?


Le revers et la réalité de la flexibilité, ce sont pour des centaines de milliers de salariés des horaires de travail fractionnés, annualisés et le dimanche banalisé (bien sûr sur la base du volontariat !). Les travailleurs pauvres, qu’en Amérique on nomme « working poor », ne datent pas d’hier en France, est-ce possible ?


Mais le pire, c’est de faire croire, comme je l’ai entendu dire, que ces travailleurs exploités, pauvres et précaires ne seraient que le fruit de cette crise économique que nous traversons (enfin certains plus que d’autres !). Et l’on sent poindre le retour de la compassion pour ces pauvres, ces pauvres travailleurs et ces travailleurs pauvres  - vous savez la France qui se lève tôt et qui doit pouvoir travailler plus pour gagner plus, tellement… elle est mal payée ! N’oublions pas qu’il y a les bons pauvres, ceux qui peuvent et veulent et les mauvais pauvres, ceux qui sont par nature fainéants ! Ah ! ce bon vieux discours, aussi vieux que le capitalisme, aussi vieux que l’église…


Alors donnons-lui quelques chiffres. Le taux de pauvreté en 2007 est de 13,4 %, une augmentation de 0,7 point depuis 2004. Cela représente 8 millions de pauvres en France. Le seuil de pauvreté est fixé à 60 % du niveau de vie médian. La France compte 3,5 millions de mal-logés (rapport Fondation Abbé-Pierre). En 1960, le logement pesait 11 % du budget des ménages, en 2007, 25%. (rapport Insee).


En reprenant des données évoquées (en 2009) dans une ancienne chronique (je ne suis pas en train de dire que si elle avait lu certaines de mes chroniques, elle ne découvrirait pas aujourd’hui ce monde si cruel…, mais quand même !). Il y a environ 100 000 SDF, 40 000 personnes vivant dans des abris de fortune (cabanes, constructions provisoires, etc… au bois de Vincennes par exemple…), 100 000 en camping ou en mobil home.


La pauvreté est un phénomène multidimensionnel, disent les sociologues. Si la pauvreté c’est la faiblesse des revenus, ce sont aussi les problèmes de logement, de santé, l’absence ou la défaillance des réseaux professionnels, familiaux…, l’ensemble se cumulant… En résumé, la pauvreté c’est à la fois un défaut d’avoir, de pouvoir et de savoir.


Et pour finir conseillons-lui quelques références bibliographiques. Évidemment, l’ouvrage de Barbara Ehrenreich « L’Amérique pauvre », 2005, collection 10/18. Cette journaliste américaine a vécu dans la peau d’une travailleuse pauvre aux USA pendant 1 an (contre 6 mois pour notre journaliste). Précisons que son livre a été publié aux USA en 2001 ! Plus récemment, est sorti l’ouvrage de Jacques Cotta « 7 Millions de travailleurs pauvres », Librairie Arthème Fayard, 2006. Le titre est explicite !


Une somme plus fine et qui couvre l’ensemble de la société, l’ouvrage « La France invisible », Paris, La découverte, 2006, sous la direction de Stéphane Beaud. Et juste pour avoir une idée de la richesse de cet ouvrage, je vous donne les titres de quelques chapitres qui peuvent se lire dans l’ordre que l’on veut : Délocalisés, Démotivés, Égarés, Dissimulés, Femmes à domicile, Intermittents de l’emploi, Disparus ou le licenciement comme mort sociale… Et si il n’y a qu’un film qu’elle devrait voir c’est « Rosetta » des frères Dardenne (1999) !

Kritik