Archive pour la catégorie ‘La parole à...’

Le tour de choeur

mercredi 30 juin 2010 à 08:34
Jean Texier, plus connu sous le nom de Jehan de Beauce, n’est pas seulement l’auteur de la flèche du Clocher Neuf et du pavillon Renaissance de l’horloge au pied de celui-ci. Entretemps, c’est-à-dire exactement entre 1513 et 1520, les chanoines lui ont demandé de travailler à la clôture du choeur. Officiellement, ils désiraient plus de solitude et de recueillement pour leurs offices.

Aujourd’hui, cette oeuvre de style mi-flamboyant mi-renaissance ne fait pas l’unanimité. On sent que sa rénovation n’est pas une priorité et que la poussière s’accumule sur la quarantaine de niches qui sont consacrées à la vie de la Vierge et de Notre Seigneur. Il est vrai que l’ensemble a été terminé sur près de deux siècles (de 1519 à 1714) et que différents sculpteurs ont donc imprimé leur patte avec plus ou moins de bonheur : les douze premiers groupes sont l’oeuvre d’un artiste parisien, Jean Soulas. François Marchand d’Orléans puis Nicolas Guybert, un imagier, Thomas Bondin, l’arlésien Jean de Dieu, Jean Tuby, Simon de Mazières ont apporté une contribution plus ou moins importante. Un artiste encore indéterminé a composé par moins de huit groupes vers 1520.

Au final, l’impression globale reste forcément un peu hétéroclite. Un groupe retient peut-être davantage l’attention, celui de l’Adoration des mages, qui fait face au vitrail de la Belle Verrière, avec des personnages en costumes du temps de François 1er et une mignonnette Marie si juvénile tenant dans ses bras menus un gros Jésus poupin qui s’agite dans tous les sens. Un effet sans doute de l’opération du précédent tableau, la Circoncision.

Ce Tour du Choeur si richement lancéolé, si pompeux, si pâtissier en un sens, surtout si, cerise sur le gâteau, on ajoute la statue de la monumentale statue de la Vierge du fond de la nef, digne représentante de la sculpture pompière, est le signe même de la coupure volontaire entre les chanoines et le commun des mortels, ces ouailles que l’on traite avec un vague mépris.

Pourquoi ces stalles de bois personnalisées, pourquoi tant de décorum, d’artifices, sinon pour impressionner le vulgus pecus ? Pourquoi tous ces ors, tous ces marbres pour ceux qui prêchent l’humilité et la pauvreté ? C’est prendre ces chrétiens pour de misérables pêcheurs et des enfants de choeur de penser que les "pros" de la religion sont au-dessus des réalités matérielles et aussi peu exemplaires que nos politiciens d’aujourd’hui. Sic transit gloria mundi

Maître Renard, "Les nouvelles mystérieuses de la cathédrale de Chartres" (18)

Donateurs

lundi 28 juin 2010 à 08:26
Une cathédrale, c’est au moins autant un problème mystique qu’un problème économique. Certes la Foi soulève des montagnes mais, sans de généreux donateurs, elle n’aurait pas empilé les pierres de Berchères !

C’est la générosité des fidèles qui a fait des merveilles pour Notre-Dame de Chartres comme pour tous les édifices religieux. Un récit latin du début du XIIIème siècle retrouvé à la bibliothèque vaticane a décrit les miracles qui ont établi la réputation du sanctuaire, bien au-delà des frontières qui attirèrent les pèlerins des quatre coins de l’Europe au pied de la Vierge chartraine.
 
Ces fidèles ont traîné de pleins chariots, non seulement de pierres destinées à la construction de l’édifice, mais également de dons de toutes sortes à commencer par de purs joyaux pour finir par les vivres destinés aux ouvriers du chantier, ainsi qu’en témoigne un vitrail de l’époque, celui consacré aux Miracles de Notre-Dame, à gauche de la chapelle Vendôme, sur le bas côté sud.

Papes et rois vinrent à Chartres et certains n’ont pas hésité à ouvrir les cordons de leurs bourses : Blanche de Castille et Saint Louis ont offert la rose nord, Henri III a fait plus de vingt séjours dans la cité et Henri IV a trouvé pratique de s’y faire couronner. Chartres valait bien une messe.

La plupart des vitraux ont été sponsorisés par des particuliers et des corporations. Ils sont en général représentés dans le premier vitrail, celui du bas, comme une signature : les bouchers ont payé les Miracles de Notre-Dame, les marchands de poissons l’histoire d Saint Antoine et de Saint Paul ermite, les vignerons les vignes du zodiaque et les travaux des mois. Les maçons, les boulangers, les marchands de fourrures et les drapiers, tout comme les cordonniers, les charpentiers, menuisiers, charrons et tonneliers n’ont pas voulu être en reste.

Le comte Thibault de Champagne, tout comme Etienne Chardonel pour l’histoire de Saint Nicolas ou Geoffrey Chardonel pour Saint Germain d’Auxerre ou encore Pierre Maclerc, sa femme et ses enfants sont ainsi représentés pour avoir dûment contribué par leurs écus à payer ces verrières admirées depuis des siècles. Cette générosité n’était pas tout à fait désinteressée, pas plus que celles de sociétés aujourd’hui comme EDF-GDF qui offre un siège épiscopal en métal argenté : quelle publicité !
 
Ne nous leurrons pas : il n’y a guère de différence entre l’évêque et l’homme sandwich d’autrefois ou un quelconque footballeur portant le maillot d’un site de paris en ligne ou d’une compagnie d’aviation exotique.
 
Mais surtout, malgré son préchi-précha moralisateur, l’Eglise a toujours encouragé le vice : on a longtemps acheté des indulgences. En clair, on pouvait racheter ses pêchés ou s’offrir une place de Paradis à crédit grâce  à des dons en nature ou en espèces sonnantes et trébuchantes à la sainte Mère l’Eglise. Allez savoir pourquoi, seuls les riches, ceux qui, dit-on, auront plus de mal à entrer au paradis qu’à passer par le chas d’une aiguille, pouvaient se permettre un tel rachat. La cupidité comme l’avarice sont de vilains défauts. Alors comment croire à l’infaillibilité de l’Eglise ? Donne et tu recevras : à vous l’honneur, Messieurs les Ecclésiastiques…

Maitre Goupil, "Les nouvelles mystérieuses de la cathédrale de Chartres" (17)

 

Comprendre la mondialisation (10)

samedi 26 juin 2010 à 08:10

Poursuivons l’analyse de C-A Michalet.

Troisième forme de Firmes Multinationales (FMN), celles qui suivent une stratégie de minimisation des coûts (outsourcing). Les FMN cherchent à déplacer une partie plus ou moins importante de leurs capacités de production hors du territoire d’origine vers des économies moins développées en créant des filiales ateliers. L’objectif est de réduire les coûts unitaires de production afin d’améliorer la compétitivité prix de la firme. Attention les coûts sont certes ceux de la main d’œuvre, mais aussi les prix de l’énergie, des matières premières, des transports, des terrains, des bureaux…

La production des filiales ateliers (produits intermédiaires, composants) est généralement réexportée vers des filiales du groupe ou vers la maison mère. Mais ce ne sont pas de vraies exportations car elles circulent en interne (à l’intérieur du groupe), les économistes parlent d’échanges intra firmes à des prix dits de transfert (prix ne reflétant pas les coûts de production). Ces filiales ateliers n’ont aucune autonomie (c’est la maison mère qui décide) et sont fortement spécialisées afin de créer des économies d’échelle importantes.

Certaines conditions doivent être réunies pour que cette stratégie soit efficace.

Il faut de faibles coûts de transport, et la production est aujourd’hui une production à flux tendus (livraison juste à temps avec le zéro stock) qui ne tolère aucun retard. Le progrès technique, ces dernières décennies, a permis une baisse des coûts de transport, aussi bien dans l’aérien, que dans le maritime et le terrestre, notamment grâce à la containérisation. Bien sûr, cela ne mesure pas –c’est-à-dire que ce n’est pas pris en compte par le marché – les dégâts sur les modes de vie et l’environnement…

Il faut également des productions à fortes économies d’échelle.

Enfin il faut un abaissement important des coûts de production par une main d’œuvre bon marché, même si souvent bas salaire est synonyme de faible productivité. L’utilisation par les FMN des technologies récentes et plus sophistiquées nécessite une main d’œuvre plus qualifiée et théoriquement plus coûteuse. La main d’œuvre devient alors plus chère – dans les pays démocratiques ! Mais elles restent encore moins chères que dans les pays développés, sinon les FMN délocalisent là où la main d’œuvre est encore peu coûteuse, la Thaïlande, le Vietnam…

À ce stade, nous pouvons résumer les avantages liés aux stratégies de marché : l’implantation à l’étranger de filiales relais permet aux FMN de contrôler les marchés locaux, de mieux les connaître, de contourner les barrières protectionnistes et d’augmenter la durée de vie des produits et donc leurs rentabilités.

Les avantages d’une stratégie de minimisation des coûts de production : se rapprocher des matières premières, implanter des filiales ateliers là où la main d’œuvre est moins coûteuse, profiter des avantages d’un commerce intra firmes en terme de prix, de délais, de qualité…

Quatrième forme de FMN, celles qui suivent une stratégie dite oligopolistique. La réalité de la concurrence des marchés internationaux est une concurrence oligopolistique, à savoir quelques grands producteurs. « Chaque firme prend ses décisions en fonction de la réaction anticipée de ses concurrents à ses propres décisions ». Ainsi dans un tel cadre, le partage des marchés «  va pousser ceux-ci à privilégier la croissance multinationale ». C-A Michalet distingue trois variations : suivre le leader pour défendre ses parts de marché et pour éviter que le leader n’impose des barrières à l’entrée ; pour maintenir l’équilibre entre les différentes firmes, l’idée n’est pas de se battre sur les prix (perte de marge) mais de lancer de nouveaux produits ou de se différencier grâce à l’innovation mais cette dernière s’épuisant vite (les suiveurs rattrapent), reste donc la diversification des activités et les délocalisations à l’étranger ; enfin dernière variation, « le jeu de la dissuasion », résumé en « tu viens chez moi alors je vais chez toi », comprendre « si tu viens sur mon marché je vais sur le tien ».

C-A Michalet termine la revue des FMN par celles qui adoptent la stratégie globale qui combine des marchés de grande taille et en expansion (stratégie de marché) et des bas coûts de production (stratégie de minimisation des coûts). Cela nécessite un espace économique différencié de type Alena (Accord de libre échange Nord Américain) car le travail et le capital peuvent circuler librement au sein d’économies inégalement développées (avec des différences de coûts salariaux). Cette stratégie préfigure ce que C-A Michalet va appeler la stratégie dominante dans la troisième configuration de la mondialisation, à partir des années 1990.

Pour C-A Michalet les choix d’implantation dépendent également des facteurs d’attractivité que l’on peut résumer en trois critères : le « climat » du pays d’accueil, c’est-à-dire la situation macro-économique du pays (faible inflation, investissement élevé… ) ; le risque pays à savoir sa situation financière (endettement, solvabilité, risque de change…) ; le « traitement » à savoir la régulation par l’État (infrastructures, lois fiscales et sociales, l’état des services publics…).

À suivre…

Kritik