Archive pour la catégorie ‘La Kronik de Kritik’

Comprendre la mondialisation (6)

samedi 13 mars 2010 à 07:54

Ma chronique n° 68 de février 2010 concernant la mondialisation (volet 5) exposait les caractéristiques de la première configuration de la mondialisation d’après l’analyse de Charles-Albert Michalet.


Pourtant, pour C-A. Michalet, le modèle décrit, vanté et enseigné - le modèle ricardien défenseur du libre-échange - reste en grande partie « introuvable ». C’est-à-dire qu’entre le modèle ricardien et la réalité de la mondialisation existent de grandes différences.

 

Les approches théoriques vont d’ailleurs chercher à se rapprocher de cette réalité en faisant sauter les hypothèses sur lesquelles repose le paradigme dominant (l’analyse de Ricardo) de la configuration internationale.


Pour commencer, P. Herzog et G. Laffay prennent en compte, à côté des facteurs de production travail et capital, le facteur progrès technique. Ainsi, grâce au progrès technique, les pays peuvent littéralement construire leur avantage comparatif. Cela signifie que les dotations factorielles ne sont pas données une fois pour toute mais qu’elles s’acquièrent. Cela permet d’expliquer les transformations de la DIT (division internationale du travail) qui mettent dans l’embarras les pays développés qui insistaient tant à voir les pays en développement se développer en participant aux échanges mondiaux, mais en restant à leur place !


En effet, la Corée du Sud, Taiwan… ne cherchent pas à produire des produits primaires, des matières premières, de l’énergie mais des biens manufacturés.


Rappelons-nous ce secrétaire d’État français, M. Limouzy, brandir à la tribune du palais Bourbon, une petite culotte fabriquée en Extrême-Orient en criant à la concurrence sauvage. Aujourd’hui nous disons pour parler l’économiquement correct, concurrence déloyale. Mais comme l’écrivait A. Brender : « la concurrence des pays du Sud est sauvage…  ou elle n’est pas. » cf. Un choc de Nations (Hatier, 1988).


Et de raconter que la Corée du Sud décide de participer aux échanges mondiaux conformément à la théorie de Ricardo. Pour cela, elle cherche à se spécialiser là où elle a un avantage comparatif. Elle possède une main d’œuvre abondante, éduquée et pas chère. Donc, il lui faut trouver un produit qui incorpore de la main d’œuvre et qui a de forts débouchés vers les pays développés, pays à pouvoir d’achat (une demande forte et solvable). La réponse : le textile.


Cependant, la Corée du Sud ne sait rien faire d’autre que coudre. Mais pour pouvoir coudre, elle doit acheter le tissu, les boutons, le fil et les machines à coudre, que les pays développés sont bien contents de leur vendre, soit dit en passant.


Reste à vendre. Pour conquérir ces nouveaux marchés, il faut convaincre l’importateur de travailler avec la Corée du Sud. C’est où ? On ne connaît pas ! Mais au regard des coûts et des prix, les marges peuvent être considérables. Les importateurs, à cette condition et à cette condition seulement, acceptent alors de prendre le risque. Et c’est parti !


Pourtant, la Corée du Sud ne se contentera pas de vendre uniquement le travail de couture. Très vite, avec les devises accumulées, elle va acheter les machines à fabriquer les boutons, puis le fil… Elle fabriquera les fibres textiles. Elle va ainsi remonter la filière, ce qui lui permettra de vendre dans chaque chemise (ou culotte !) de plus en plus de travail coréen, de créer de plus en plus de valeur ajoutée coréenne. Puis elle se diversifiera et fabriquera des ordinateurs, des voitures…


La Corée du Sud a ainsi construit son avantage comparatif au fur et à mesure de son insertion dans la DIT, au grand dam des pays développés.

 

Paul Krugman, lui, va partir du constat que les deux tiers des échanges se font entre pays industrialisés et produits similaires. Et cela le modèle dominant (Ricardo) ne peut l’expliquer.


P. Krugman (avec d’autres) va donc toucher aux hypothèses jugées irréalistes du modèle ricardien. Il remplace la situation de concurrence par celle de monopole/oligopole et il pose que les rendements d’échelle sont croissants (la production augmente plus vite que les facteurs de production) et non pas constants. Les deux étant liés.


Il peut ainsi introduire le concept de différenciation des produits, expliquant, par exemple, que la France achète et produit des voitures mais de gammes différentes (haut, milieu et bas) et de qualité différente ou de design et de marques différents afin de satisfaire des goûts différents ou vendus comme tels par le marketing. Grâce aux exportations, ces nouveaux débouchés augmentent et rentabilisent les investissements (de plus en plus coûteux).


Notons, pour en finir avec P. Krugman, qu’il considère, a contrario de l’analyse traditionnelle, que c’est en participant aux échanges internationaux qu’un pays peut acquérir un avantage comparatif en se spécialisant car il peut bénéficier des effets de dimension (taille des marchés) et donc des effets d’apprentissage et des économies d’échelle (diminution du coût unitaire de production quand la production augmente), mais aussi des effets de diversification en s’adaptant à la demande mondiale (différenciation) et des effets de concurrence qui l’obligent à innover. Ainsi un pays devient compétitif en exportant. À suivre…

 

Kritik


Attali et sa commission sont de retour !

samedi 06 mars 2010 à 08:55

Petit retour en arrière : en août 2007, notre « cher » président et son premier ministre ont demandé à Jacques Attali de réunir une « commission pour la libéralisation de la croissance française ». Cette commission réunissait 43 personnalités. Après six mois de consultations, cela a débouché sur 316 décisions.

Alors bien sûr, il y a « à boire et à manger », du bon et du moins bon. J’en prends deux au hasard. La décision 186 : « Permettre à tous les retraités proches du minimum vieillesse de jouir de l’usufruit d’un logement social adapté à leur besoin » et la décision 257 : «  Instituer, dans toute la fonction publique, une gestion managériale, dynamique et flexible. » C’est d’une grande diversité !

À noter au passage que les fonctionnaires auront sans doute compris désormais ce que signifie « une gestion managériale, dynamique et flexible », même si notre « cher » président répète depuis quelques jours « qu’il faut être fier d’être fonctionnaires » et que, dans le cadre de la réforme des retraites, « ils garderont leur spécificité ».

Incroyable ! Mais non ! N’y aurait-il point des élections bientôt ? Dans onze jours ? Non ! Et si ! Au QG de l’UMP à l’Élysée, ils doivent s’attendre à une sacrée déroute aux régionales pour que le grand chef se renie à ce point là. Mais rassurez-vous, ce ne sont que des mots et il nous prend vraiment pour des … Mais revenons à nos moutons !

Je n’ai pas pu m’empêcher de relire (en partie) le rapport Attali (disponible à la Documentation française, rapport payant contre toute habitude en ce domaine, un caprice d’Attali). Vous allez encore dire que je suis de mauvaise foi et que je manque de modestie. Exact et j’assume, mais quand je lis page 13 « que le Royaume-Uni s’est engagé durablement dans la réforme de son système scolaire et de son réseau de santé, et dans la valorisation de son industrie financière », je rigole !

Quand je lis également page 21, Ambition 2 : « Depuis quelques années, une nouvelle croissance se fait jour, qui tente de réconcilier la performance et l’éthique, la rentabilité financière à court terme et la responsabilité vis-à-vis des générations futures », là franchement je suis mort de rire ou du chômage, de la pauvreté, de l’exclusion et de la misère – et sans jamais avoir été (encore !) dans la peau d’un travailleur pauvre ! Ne parlons même pas de l’objectif page 99 : « Faire de Paris un place financière majeure ».

Arrêtons-nous encore page 100 sur la décision 97 : « Harmoniser les réglementations financières et boursières avec celles applicables au Royaume-Uni pour ne pas handicaper les acteurs français par rapport à leurs concurrents internationaux européens. » Comme par hasard les banques françaises qui s’en sont à peu près bien sortis avec les subprimes sont celles qui n’avaient sans doute pas l’industrie financière et les « compétences » de l’industrie financière du R-U. Et, finalement, nous ne savons pas qui était vraiment « handicapé » !

Et toutes les décisions qui suivent - 96 -103 - sont du même tonneau : former des élites financières et éviter de les voir partir en Angleterre. Mais comme dirait F. Lordon, qu’ils se cassent, vu les résultats de cette excellence ! Et puis sont-ils vraiment attendus ?

Tout cela donne le ton, le la, des mesures et de la « philosophie » des réformes ! Il est clair que ce qui sous-tendait l’ensemble des décisions est empreint d’une bonne dose de néo-libéralisme économique. Je vous laisse le plaisir de recueillir au fil des pages toutes ces « bonnes » décisions (le financement des université, les retraites…).

Pourtant, de la crise financière à l’échec du G20, de Copenhague, des mesures « éthiques » de moralisation des bonus aux paradis fiscaux, nous aurions pu croire que tout cela est caduque. Or, tout continue par delà les discours, comme si de rien n’était, sans doute « pour tenter de réconcilier la performance…  » !

Sinon à la fin du rapport de la commission Attali, les 43 participants à la commission se présentent. J’ai fait une simple comptabilité : deux avocats, deux venant d’associations (emploi et consommation), un parlementaire européen, un médecin, un historien, un scientifique, deux journaleux, un sociologue, sept économistes/ professeurs d’université/Insee et 22 venant de l’entreprise : banque, assurance, finance… et quelques divers. Ça, c’est de la diversité ! Quoi d’étonnant alors ?

J. Attali, lui, est toujours là, héros, « prophète », conseiller du prince. Ah ! oui, conseiller du Prince. Faut-il rappeler que c’est sous sa « mandature » de conseillé de Mitterrand (avec Bérégovoy, Delors…), que la gauche a dérégulé, décloisonné, déréglementé les marchés financiers et bancaires, c’est-à-dire qu’elle a mis en place les structures et les incitations qui ont permis cette crise financière puis économique que nous vivons, après tant d’autres ! Mais Attali nous a quand même pondu un bouquin pour nous expliquer la crise et dénoncer les vilains, dont il a oublié faire parti… Vous connaissez tous le pompier pyromane…

J’attends avec impatience le prochain rapport !

Kritik

PS : Jacques Marseille, dont je ne partageais pas les analyses (cf. chronique 63 de janvier 2010), est mort d’un cancer à l’âge de 64 ans.



Est-ce possible ?

samedi 27 février 2010 à 07:40

Une journaliste connue (!) fait actuellement la promotion de son livre relatant son expérience dans la peau d’une femme de ménage précaire à Caen. Vous pouvez l’entendre et la lire sur tout un tas de médias. Très bien ! Je n’ai pas lu son livre mais découvrir aujourd’hui l’existence des travailleurs précaires et pauvres, c’est vraiment à se taper la tête contre les murs !


Certes, si la médiatisation de son témoignage peut faire reconnaître et comprendre l’existence de ce sous-prolétariat, pourquoi pas ? Mais quand même, il faut s’être vraiment bouché les yeux et les oreilles pendant des années pour ne découvrir cela qu’aujourd’hui ou sortir d’un long sommeil, telle la belle au bois dormant !


Ne jamais avoir entendu parler de la flexibilité du marché du travail, est-ce possible ? Ne jamais avoir entendu parler du développement, depuis 25 ans maintenant, des emplois atypiques - précaires, est-ce possible ? Ne jamais avoir entendu dire que les femmes sont par dizaine de milliers des salariés à temps partiel subi, est-ce possible ? Ne jamais avoir entendu parler des CDD, de l’intérim, des stages parkings, du SMIC à 1000 euros, du RMI, des chômeurs de longue durée, du chômage, est-ce possible ?


Le revers et la réalité de la flexibilité, ce sont pour des centaines de milliers de salariés des horaires de travail fractionnés, annualisés et le dimanche banalisé (bien sûr sur la base du volontariat !). Les travailleurs pauvres, qu’en Amérique on nomme « working poor », ne datent pas d’hier en France, est-ce possible ?


Mais le pire, c’est de faire croire, comme je l’ai entendu dire, que ces travailleurs exploités, pauvres et précaires ne seraient que le fruit de cette crise économique que nous traversons (enfin certains plus que d’autres !). Et l’on sent poindre le retour de la compassion pour ces pauvres, ces pauvres travailleurs et ces travailleurs pauvres  - vous savez la France qui se lève tôt et qui doit pouvoir travailler plus pour gagner plus, tellement… elle est mal payée ! N’oublions pas qu’il y a les bons pauvres, ceux qui peuvent et veulent et les mauvais pauvres, ceux qui sont par nature fainéants ! Ah ! ce bon vieux discours, aussi vieux que le capitalisme, aussi vieux que l’église…


Alors donnons-lui quelques chiffres. Le taux de pauvreté en 2007 est de 13,4 %, une augmentation de 0,7 point depuis 2004. Cela représente 8 millions de pauvres en France. Le seuil de pauvreté est fixé à 60 % du niveau de vie médian. La France compte 3,5 millions de mal-logés (rapport Fondation Abbé-Pierre). En 1960, le logement pesait 11 % du budget des ménages, en 2007, 25%. (rapport Insee).


En reprenant des données évoquées (en 2009) dans une ancienne chronique (je ne suis pas en train de dire que si elle avait lu certaines de mes chroniques, elle ne découvrirait pas aujourd’hui ce monde si cruel…, mais quand même !). Il y a environ 100 000 SDF, 40 000 personnes vivant dans des abris de fortune (cabanes, constructions provisoires, etc… au bois de Vincennes par exemple…), 100 000 en camping ou en mobil home.


La pauvreté est un phénomène multidimensionnel, disent les sociologues. Si la pauvreté c’est la faiblesse des revenus, ce sont aussi les problèmes de logement, de santé, l’absence ou la défaillance des réseaux professionnels, familiaux…, l’ensemble se cumulant… En résumé, la pauvreté c’est à la fois un défaut d’avoir, de pouvoir et de savoir.


Et pour finir conseillons-lui quelques références bibliographiques. Évidemment, l’ouvrage de Barbara Ehrenreich « L’Amérique pauvre », 2005, collection 10/18. Cette journaliste américaine a vécu dans la peau d’une travailleuse pauvre aux USA pendant 1 an (contre 6 mois pour notre journaliste). Précisons que son livre a été publié aux USA en 2001 ! Plus récemment, est sorti l’ouvrage de Jacques Cotta « 7 Millions de travailleurs pauvres », Librairie Arthème Fayard, 2006. Le titre est explicite !


Une somme plus fine et qui couvre l’ensemble de la société, l’ouvrage « La France invisible », Paris, La découverte, 2006, sous la direction de Stéphane Beaud. Et juste pour avoir une idée de la richesse de cet ouvrage, je vous donne les titres de quelques chapitres qui peuvent se lire dans l’ordre que l’on veut : Délocalisés, Démotivés, Égarés, Dissimulés, Femmes à domicile, Intermittents de l’emploi, Disparus ou le licenciement comme mort sociale… Et si il n’y a qu’un film qu’elle devrait voir c’est « Rosetta » des frères Dardenne (1999) !

Kritik