Archive pour la catégorie ‘La Kronik de Kritik’

Comprendre la mondialisation (10)

samedi 26 juin 2010 à 08:10

Poursuivons l’analyse de C-A Michalet.

Troisième forme de Firmes Multinationales (FMN), celles qui suivent une stratégie de minimisation des coûts (outsourcing). Les FMN cherchent à déplacer une partie plus ou moins importante de leurs capacités de production hors du territoire d’origine vers des économies moins développées en créant des filiales ateliers. L’objectif est de réduire les coûts unitaires de production afin d’améliorer la compétitivité prix de la firme. Attention les coûts sont certes ceux de la main d’œuvre, mais aussi les prix de l’énergie, des matières premières, des transports, des terrains, des bureaux…

La production des filiales ateliers (produits intermédiaires, composants) est généralement réexportée vers des filiales du groupe ou vers la maison mère. Mais ce ne sont pas de vraies exportations car elles circulent en interne (à l’intérieur du groupe), les économistes parlent d’échanges intra firmes à des prix dits de transfert (prix ne reflétant pas les coûts de production). Ces filiales ateliers n’ont aucune autonomie (c’est la maison mère qui décide) et sont fortement spécialisées afin de créer des économies d’échelle importantes.

Certaines conditions doivent être réunies pour que cette stratégie soit efficace.

Il faut de faibles coûts de transport, et la production est aujourd’hui une production à flux tendus (livraison juste à temps avec le zéro stock) qui ne tolère aucun retard. Le progrès technique, ces dernières décennies, a permis une baisse des coûts de transport, aussi bien dans l’aérien, que dans le maritime et le terrestre, notamment grâce à la containérisation. Bien sûr, cela ne mesure pas –c’est-à-dire que ce n’est pas pris en compte par le marché – les dégâts sur les modes de vie et l’environnement…

Il faut également des productions à fortes économies d’échelle.

Enfin il faut un abaissement important des coûts de production par une main d’œuvre bon marché, même si souvent bas salaire est synonyme de faible productivité. L’utilisation par les FMN des technologies récentes et plus sophistiquées nécessite une main d’œuvre plus qualifiée et théoriquement plus coûteuse. La main d’œuvre devient alors plus chère – dans les pays démocratiques ! Mais elles restent encore moins chères que dans les pays développés, sinon les FMN délocalisent là où la main d’œuvre est encore peu coûteuse, la Thaïlande, le Vietnam…

À ce stade, nous pouvons résumer les avantages liés aux stratégies de marché : l’implantation à l’étranger de filiales relais permet aux FMN de contrôler les marchés locaux, de mieux les connaître, de contourner les barrières protectionnistes et d’augmenter la durée de vie des produits et donc leurs rentabilités.

Les avantages d’une stratégie de minimisation des coûts de production : se rapprocher des matières premières, implanter des filiales ateliers là où la main d’œuvre est moins coûteuse, profiter des avantages d’un commerce intra firmes en terme de prix, de délais, de qualité…

Quatrième forme de FMN, celles qui suivent une stratégie dite oligopolistique. La réalité de la concurrence des marchés internationaux est une concurrence oligopolistique, à savoir quelques grands producteurs. « Chaque firme prend ses décisions en fonction de la réaction anticipée de ses concurrents à ses propres décisions ». Ainsi dans un tel cadre, le partage des marchés «  va pousser ceux-ci à privilégier la croissance multinationale ». C-A Michalet distingue trois variations : suivre le leader pour défendre ses parts de marché et pour éviter que le leader n’impose des barrières à l’entrée ; pour maintenir l’équilibre entre les différentes firmes, l’idée n’est pas de se battre sur les prix (perte de marge) mais de lancer de nouveaux produits ou de se différencier grâce à l’innovation mais cette dernière s’épuisant vite (les suiveurs rattrapent), reste donc la diversification des activités et les délocalisations à l’étranger ; enfin dernière variation, « le jeu de la dissuasion », résumé en « tu viens chez moi alors je vais chez toi », comprendre « si tu viens sur mon marché je vais sur le tien ».

C-A Michalet termine la revue des FMN par celles qui adoptent la stratégie globale qui combine des marchés de grande taille et en expansion (stratégie de marché) et des bas coûts de production (stratégie de minimisation des coûts). Cela nécessite un espace économique différencié de type Alena (Accord de libre échange Nord Américain) car le travail et le capital peuvent circuler librement au sein d’économies inégalement développées (avec des différences de coûts salariaux). Cette stratégie préfigure ce que C-A Michalet va appeler la stratégie dominante dans la troisième configuration de la mondialisation, à partir des années 1990.

Pour C-A Michalet les choix d’implantation dépendent également des facteurs d’attractivité que l’on peut résumer en trois critères : le « climat » du pays d’accueil, c’est-à-dire la situation macro-économique du pays (faible inflation, investissement élevé… ) ; le risque pays à savoir sa situation financière (endettement, solvabilité, risque de change…) ; le « traitement » à savoir la régulation par l’État (infrastructures, lois fiscales et sociales, l’état des services publics…).

À suivre…

Kritik

Comprendre la mondialisation (9)

samedi 19 juin 2010 à 07:24

Reprenons la réflexion concernant les investissements directs à l’étranger (IDE) commencée dans mes chroniques précédentes.

La principale modalité des IDE est la fusion-acquisition, à savoir prendre le contrôle d’une entreprise en entrant massivement dans son capital. Elle est devenue le mode dominant des IDE à partir des années 1999-2000 en représentant les 3/4 des IDE, et le quart restant se faisant sous forme d’investissements nouveaux.


Après une vague importante de fusions-acquisitions entre 1994 et 1999, avec un pic de 24 000 fusions en 1999, une seconde vague a eu lieu à partir de 2005 jusqu’en 2008, vague stoppée en 2009, puisqu’on assiste à un recul de 56 % par rapport à 2008 (source : OCDE).


Ainsi le montant des IDE pour 2009 ne s’élèvera qu’à 600 milliards de dollars US contre 1 020 milliards en 2008. Il semble pourtant qu’à la fin 2009, et depuis le début de l’année 2010, les fusions soient reparties de plus belles dans des secteurs comme l’automobile, la sidérurgie… (Les oligopoles sortent gagnants de la crise, Le Monde Économie, 11-01-2010).


Les autres modalités à côté des fusions-acquisitions sont donc les implantations ou les  agrandissements de sites de production, les joint-ventures (association d’entreprises) que l’on appelle aujourd’hui alliances stratégiques (et qui est une des caractéristiques de la 3ème configuration de la mondialisation formant des réseaux de réseaux) et les délocalisations au sens strict à savoir la fermeture d’un site de production pour le transférer sur un autre site de production implanté dans le reste du monde ou en confier la production à un sous-traitant implanté ailleurs.


Sur les délocalisations il y aurait beaucoup de choses à dire : souffrances, misères, humiliations… Mais je ne ferai qu’une remarque : une étude de l’Insee (2005) démontre que 13 500 emplois ont été délocalisés (au sens strict) chaque année entre 1995 et 2001 dans l’industrie française, soit 0,35 % de l’emploi industriel. L’industrie supprime environ 500 000 emplois bruts par an.


Ainsi les délocalisations ont surtout un rôle de chiffon rouge : faire peur aux salariés afin qu’ils acceptent une dégradation de leurs conditions de travail et de salaires. C’est par les IDE que les grandes firmes se multinationalisent.


Charles-Albert Michalet distingue différentes formes de Firmes Multinationales (FMN) à travers leurs différentes stratégies de délocalisation (d’implantation/ de localisation)


Pour commencer, passons rapidement sur la stratégie des FMN primaires, celles qui produisent du pétrole, des minerais pour les besoins des industries de transformation. Elles s’implantent par nécessité sur les gisements de ressources.


Deuxième forme de FMN, celles qui suivent une stratégie dite de marché (Market-seecking). Elles délocalisent à l’aide de filiales une partie de leur production du pays développé d’origine vers un ou plusieurs pays également développés. Ces filiales sont appelées des filiales relais. C-A Michalet nomme cela une « délocalisation/internalisation horizontale », car cela se passe entre pays développés, à revenus élevés, assurant ainsi des débouchés (logique de délocalisation keynésienne).


La principale raison de cette stratégie, étasunienne principalement, depuis les années 60 : la construction européenne est vue d’Amérique comme la construction « d’une citadelle ». Ainsi la délocalisation de la production est un moyen de contourner (en passant par dessus) les barrières protectionnistes (tarifaires et non tarifaires). Cela permet la poursuite de l’expansion commerciale autrement que par les exportations.


De plus, il y a la perspective d’un vaste marché de consommateurs solvables (l’Europe) avec des revenus en hausse. Ce sont donc de nouveaux débouchés pour des produits américains qui, sur le marché US, sont en phase de saturation. Cela permet un allongement de la durée de vie de leurs produits et donc de leur rentabilité. Ajoutons que les FMN sont ainsi plus près des goûts des consommateurs.


Il est clair qu’aujourd’hui, la Chine, l’Inde, le Brésil… semblent présenter des opportunités intéressantes pour des anciens « nouveaux produits » (réfrigérateurs, lave-linge…). Mais pour que cela fonctionne, il faut qu’une série de conditions soient remplies.


D’abord, comme les IDE sont coûteux, risqués et complexes, il faut que la taille du marché et son taux de croissance escompté soient intéressants : le marché visé devant permettre un accès aux marchés proches (géographiquement) et à une demande non saturée.


Ensuite l’implantation d’une filiale relais (unité de production pour la vente) est rentable que si, premièrement, les coûts de transports sont élevés entre le pays d’origine et le marché d’implantation, si, deuxièmement, les économies d’échelle sont faibles car « la production des filiales relais porte sur une gamme de produits assez étendue », et si, troisièmement, le climat des affaires du pays d’accueil est favorable (attractif). À suivre…


Kritik

Et les peuples payèrent l’addition…

samedi 12 juin 2010 à 06:50
Les titres du Monde.fr ou du Monde sont toujours aussi révélateurs de la pensée dominante.

« Le G20 s’engage à réformer "rapidement" le système financier », G20 réuni début juin en Corée du Sud (Busan) (05.06.10)

Le surlendemain, le titre de l’article était : « Réunis en Corée du Sud, les ministres des finances du G20 ont enterré le projet de taxe bancaire internationale » (07.06.10)

Une « réforme » du système financier international qui se résume (en gros) à une taxe bancaire internationale, c’est déjà un peu léger mais quand, dans le communiqué final, les pays du G20 préconisent un retour à « des finances publiques viables », on aura compris que rien de rien ne sera fait, si ce n’est que les peuples vont devoir payer l’addition de nos gentils, compétents et indispensables banquiers, fonds de pension, traders, spéculateurs…

Quand, dans un autre article du journal Le Monde intitulé « La crise de la dette menace le crédit aux entreprises » (09.06.10), la première phrase de la journaleuse de service est, je cite, « Les entreprises européennes vont-elles payer les pots cassés de la crise de la dette publique ? », j’ai l’impression de rêver. Sont-ils tous amnésiques, idiots ou mangent-ils tous au même râtelier ? Hum ! la troisième hypothèse…

Et dans cet autre article « L’Allemagne réduit son déficit et profite de l’euro faible » du journal Le Monde (09.06.10), le journaleux de service n’a pas peur d’écrire aussi froidement que simplement, et je cite toujours : « Les baisses d’effectifs dans la fonction publique et la réforme des indemnités de chômage de longue durée vont dans le bon sens. » Ne comprennent-ils rien ou sont-ils complices involontaires, volontaires ? Ne sont-ils que des relais de l’oligarchie au pouvoir qui « vont dans le bon sens » ?

Bref, tout ça pour rappeler que la litanie néo libérale continue de tromper son monde avec la complicité des élites. Jour après jour, il y a un déni de vérité sur la crise jusqu’à rendre responsables ceux qui ne sont que des victimes et, inversement, transformer les salopards, il n’y a guère d’autres mots gentils, en victimes innocentes qu’il faut sauver à n’importe quel prix ; au prix du mensonge, de l’oubli, et de la souffrance des peuples.

Concrètement les chômeurs sont visés par « les plans de retour à la sagesse budgétaire » dixit J-C Trichet. Vous connaissez ces fainéants de chômeurs qui regardent ces traders travailler à l’édification d’un monde sans risque… pour eux.

Au Danemark, la durée d’indemnisation du chômage est divisée par deux ; en Grande-Bretagne, obligation de rechercher du travail (sic) pour être indemnisé ; au Portugal, baisse des indemnités de chômage ; Espagne, baisse des indemnités de licenciement.

Ceux qui, bien sûr, vont payer le plus lourd tribut, ce sont ces fainéants de fonctionnaires, et c’est un pléonasme ! C’est vrai quoi, ils ne produisent rien, ils ne font que coûter. Alors que les banquiers, traders et autres entreprises produisent une si merveilleuse richesse. Quant à eux, les instituteurs, les professeurs, les infirmières, les médecins des hôpitaux, ceux qui conçoivent les routes et bâtissent les ponts, ceux qui rendent la justice et la font respecter, tout ceux-là et les autres (allons, sauf peut-être les hauts fonctionnaires de l’État), ne produisent rien de bien tangible, de mesurable, et sont de véritables parasites, des empêcheurs d’exploiter les plus faibles, car il faut leur reverser à ces fainéants une part des profits si durement acquis !

Grande-Bretagne, recrutement gelé dans la fonction publique ; Irlande, baisse du salaire des fonctionnaires de 5% à 15% ; Espagne, recrutement gelé dans la fonction publique et baisse des salaires de 5% ; Italie, recrutement gelé dans la fonction publique ; Grèce, salaires gelé, suppression du 13 et 14 è mois et suppression de primes ; Portugal, salaires gelés ; Roumanie, baisse du salaire des fonctionnaires.

Ajoutons à cela que certains pays ont réduit les aides sociales, les retraites, le salaire minimum…, plafonné les allocations familiales, supprimé la prime à la naissance d’un enfant et augmenté la TVA, et nous avons une bonne idée de l’orientation des mesures. Sans surprise !

Pour être honnête, il faut signaler que le Danemark a baissé le salaire des ministres de 5% et le Portugal a fait de même pour les élus et les membres du gouvernement. Une idée à reprendre en France…

Pourtant quand on interroge le peuple, il semble parfaitement saisir les enjeux et connaît la tromperie que nos gouvernements et leurs complices nous jouent. L’exemple du témoignage d’un espagnol, pris encore dans Lemonde.fr (08.06.10), à croire d’ailleurs que les journaleux du Monde ne lisent même pas leur propre canard : « Ce qui est dur à avaler est le fait que les fonctionnaires ne sont absolument pas responsables de la crise et qu’ils vont devoir payer les pots cassés par nos amis banquiers et traders…. Beaucoup de gens vivent bien plus mal que nous mais nous nous sentons lésés. Et si on fermait plutôt les Bourses? »

Tiens, Frédéric Lordon serait-il lu et compris en Espagne et pas en France ?

Kritik