Archive pour la catégorie ‘Histoire’

Drôles de pèlerins

lundi 07 juin 2010 à 13:08
Si le pèlerinage de la Pentecôte est sacré, celui de Saint-Jacques de Compostelle l’est beaucoup moins. Allez savoir pourquoi, mais les autorités religieuses en font bien moins cas que le rassemblement des traditionalistes.

Cela est si vrai que Chartres n’est pas vraiment sur le chemin de Saint-Jacques, en tout cas pas sur l’une des quatre routes officielles royales. La plus proche privilégie la voie qui part de la Tour Saint-Jacques à Paris pour aller sur Tours via Orléans.
 
La taille de la cité et la réputation de la Pucelle ont eu stratégiquement raison du voile de la Vierge. On peut imaginer qu’une partie du désintérêt de l’épiscopat local résulte de ce choix initial. Pourtant, la dimension européenne et charismatique de la route de la Coquille ne pouvait qu’être un atout majeur pour la cité des Carnutes. De plus, au fil des ans, l’intérêt pour ce pèlerinage s’accentue et les chiffres de fréquentation parlent d’eux-mêmes.

A quoi doit-on cette relance du tourisme mystique ? Tout à la fois au fait qu’il correspond à une volonté de plus en plus affirmée de prendre le temps, de réfléchir sur soi et d’employer son temps libre à des expériences spirituelles, physiques et de découvertes plus authentiques qu’un séjour tout compris au Club Med’.

Et puis cette dimension transfrontalière, la foi transcendant les pays, est certainement une dimension supplémentaire qui cristallise et réunit concrètement la communauté chrétienne. Avec peut-être l’idée sous jacente de montrer au monde musulman que le christianisme aussi sait rassembler et reste vivant…

Mais, en ce bas monde, je ne vous apprends rien, nul n’est parfait. Les pèlerins ne sont pas tous motivés par de saintes intentions. d’aucuns ont bien compris qu’on pouvait aussi jouer sur l’inépuisable filon de la générosité et de la naïveté.
 
En effet, les pèlerins de Saint-Jacques, les Coquillards, ceux qui décident de faire tout ou partie de la route jusqu’en Espagne forment une sorte de communauté. Ils sont mus par d’autres valeurs que celles de l’argent et du matérialisme. Le partage, la réduction des besoins à l’essentiel font partie des nouvelles valeurs qu’ils ont l’occasion d’expérimenter et de mettre en pratique. Et, sur le chemin, il suffit d’être de ces voyageurs pour voir des portes s’ouvrir spontanément, de constater la différence avec notre vie sociale habituelle. On ne refuse ni un bout de pain ni un repas, pas plus qu’un lit ou un toit à celui qui fait le chemin. On tend la main et on fait plus volontiers sa b.a. en ouvrant son porte-monnaie.
 
Le coquillard - du nom de l’emblématique coquille Saint-Jacques -, lui, est humblement vêtu, trimbale un sac-à-dos d’une douzaine de kilos et se distingue par son emblème, son bâton de pèlerin et sa carte qui atteste les différentes étapes où il est passé, à coups de tampons. Le but ultime est de compléter ce carnet de route comme le carnet d’images Panini de votre enfance.
 
Quelques petits malins ont compris l’intérêt de la chose et sont devenus des coquillards parasites professionnels, vivant de la charité et se faisant inviter gratis pro deo, gîte et couvert assurés. Certains ne quittent jamais leur région, fabriquant de fausses cartes de pèlerins pro, avec des tampons confectionnées à l’aide de pommes de terre, comme aux plus beaux jours de La Grande Evasion. Peu importe à ces faussaires de gagner la Galice et la terre promise sur les bords de la Cantabrique : ils entretiennent le mythe sachant que, par le passé, brigands de grands chemins, détrousseurs et autres malandrins eux aussi suivaient à la trace ces pauvres bougres de pèlerins qui, s’ils ne perdaient pas toujours grand chose ou la vie, se faisaient plumer aisément sur ces itinéraires balisés mais nullement sécurisés. A la Grâce de Dieu !
 
Ils étaient donc des proies faciles, des victimes toutes désignées. Quant à Saint-Jean-Baptiste, le protecteur des voyageurs, il devait regarder ailleurs…

Maitre Goupil, "Les nouvelles mystérieuses de la cathédrale de Chartres" (16)

Jehan de Beauce arrête le temps

dimanche 06 juin 2010 à 06:32
Jean Texier, dit Jehan de Beauce, ne conçut pas seulement cette pièce montée pâtissière qu’on appelle le clocher neuf. Cette flèche de pierre dentelée a remplacée les précédentes, de charpente et de plomb, dont la dernière avait été victime de la foudre et d’un incendie, le 26 juillet 1506.

La flamboyance de cette flèche dénote quelque peu avec l’autre réalisation due à Jean Texier : un petit pavillon abritant le mécanisme d’une horloge. Elle date de 1520 et se remarque, au pied du clocher neuf, par l’élégance de son style Renaissance.

Mais que vient faire là cette construction rapportée avec son riche cadran polychrome ? L’aiguille qui tourne sur ce cadran marque non pas douze mais les vingt-quatre heures et mesure plus de six mètres de circonférence.

On ne s’est guère interrogé sur ce pavillon particulier. Certes, Chartres est loin d’être la seule cathédrale à marquer le temps de manière spectaculaire. Le carillon intérieur de celle de Strasbourg en est la plus célèbre illustration. Il s’agit toujours de rappeler la fuite du temps, notre condition de mortel et, en conséquence, nos devoirs vis-à-vis de l’Eternité.

Mais cette horloge-là tient en fait à l’histoire personnelle de Jean Texier. Le clocher neuf terminé, entre 1507 et 1513, il aurait dû logiquement quitter Chartres et la Beauce pour d’autres chantiers plus lointains où sa réputation et son expérience l’appelaient. Or il se trouve qu’une raison toute sentimentale le retint à Chartres.

Cette raison sentimentale avait pour nom Isabeau de Ménardeau. Elle était à la fois astronome et horlogère. Etrangère aussi puisqu’elle venait de l’actuelle Bavière et était née en Italie, du côté de Florence. C’était une de ces femmes de la Renaissance atypique et lettrée, cultivée et scientifique, une intellectuelle indépendante, aussi belle que mystérieuse.

Pour ceux ou celles qui auraient pu imaginer une banale histoire d’adultère, ils ou elles en seront pour leurs frais. Isabeau était libre comme l’air, ce qui rajoutait, à l’époque, à sa sulfureuse réputation. Lui était veuf et joyeux, ayant épousé trop jeune une femme qui eut le bon goût d’être emportée assez vite par une maladie.

Qui eut donc pu les empêcher de vivre au grand jour un amour partagé ? Eux-mêmes. Chacun était d’une farouche indépendance et ils ne pouvaient davantage vivre l’un sans l’autre que l’un avec l’autre.
Jehan de Beauce convainquit l’évêché de construire ce pavillon, uniquement destiné en fait à la femme qu’il aimait, sa maîtresse unique et préférée. Il le lui fit sur mesure son outil de travail et de recherche, son nid douillet où il la rejoignait grâce à cette minuscule porte qui se découpe dans le soubassement.

On sent que son style a évolué, qu’il est plus fin, plus élégant, plus discret à l’image de cet amour intellectualisé, de cette admiration réciproque entre deux beaux esprits, deux artistes.

Tout cela n’a rien certes de bien religieux ou de bien mystique. Au contraire, l’histoire est on ne peut plus humaine et la belle horlogère avait fait arrêter le Temps au maître architecte. Malgré toutes les recherches, on ne sait guère comment cette histoire se finit : une fois encore, les plus tendres passions ne font pas de bruit et ne s’éclipsent jamais tout à fait.

Maitre Renard, "Les nouvelles mystérieuse de la cathédrale de Chartres" (15)

Le sourire de la reine de Saba

jeudi 03 juin 2010 à 17:36
Nous avons déjà parlé de la reine de Saba dans la nouvelle "Black in black". Cette reine légendaire n’a pas qu’une autre représentation statuaire sur le portail Nord. Elle trône aussi, que dis-je, elle illumine la Portail Royal.

C’est elle en effet que l’on voit sourire sur la droite de la porte centrale. Elle fait partie d’un ensemble de quatre statues nimbées, encadrée de deux rois couronnés aux visages identiques avec leurs longues chevelures, leurs barbes et leurs moustaches ondulantes.

Ce qu’il y a d’admirable pour ces quatre corps longilignes, c’est qu’ils dégagent une impression incomparable de sérénité, un rien exotique, d’une zénitude rayonnante qui se dessine dans leurs si doux sourires.

Chacun connaît deux autres représentations de sourires merveilleux : celle de l’ange de la cathédrale de Reims, plus épanoui, et celle de Mona Lisa, indéfinissable, de la Joconde de Léonard de Vinci.

Ces sourires sont des summums de l’expression de l’âme humaine, une grâce, une quiétude, une bienveillance qui transperce ou plutôt qui le fait fondre de bonheur.

Observez-bien les 19 statues colonnes qui encadrent les trois portes du portail occidental :  ces quatre-là se distinguent par ce sourire un rien énigmatique. Les autres figures féminines n’atteignent pas la même plénitude , la même perfection et une ou deux d’entre elles ont même l’air un peu rabougri, pour une élémentaire question de proportions.

L’exotisme du sourire, dont certains pensent poétiquement qu’il reflète le bien-être du royaume éternel a deux causes objectives: la couleur ocre de la pierre, chaude, qui contraste avec la blancheur nacrée de celle de Berchères d’une part et, d’autre part, la souplesse des drapés et la présence de certains accessoires comme une branche de palmier. La reine de Saba elle-même a en mains -même si elles ont disparu- une fleur qui n’existe pas sous nos latitudes.

Comme les vêtements ne sont pas ceux portés au XIIIème siècle , on peut en déduire que les artistes ont représenté ces rois et ces reines de l’Ancien Testament avec les tenues qu’ils imaginaient qu’ils portaient à l’époque. A moins que les sculpteurs viennent eux-mêmes du Moyen-Orient ou qu’ils y avaient voyagé à l’occasion d’une croisade par exemple.

Quant à l’admirable sourire de ces quatre personnages, l’explication est on ne peut plus simple. Toutes les sculptures avaient, à l’origine, la même expression d’impassibilité, hiératique, d’apaisement divin. La reine de Saba était donc elle-même sérieuse, tout comme ses voisins immédiats. 

 
Mais, une nuit, un voyageur étrangement accoutré, tout de noir vêtu, s’approcha du porche royal. Il s’agenouilla et se mit à prier longuement, intensément. Lorsqu’il se releva, il croisa le regard lapidaire de la reine légendaire. Celle-ci avait immédiatement senti une présence familière, celle de son double au masculin. Elle avait immédiatement deviné que cet inconnu lui était cher.
 
Cet être de chair n’était autre que la réincarnation du sage roi Salomon. Alors elle sourit de voir l’homme qu’elle avait toujours respecté et aimé. Ses voisins, complices, ne purent s’empêcher, à leur tour, de partager cette sympathie communicative.
 
Depuis lors, leur sourire éternel accueille les passants, les visiteurs, les pèlerins, les fidèles et les croyants et tous ceux pour qui le sourire est un cadeau céleste, celui des anges, des poètes et de ceux qui croient aux monts et aux merveilles.

Maître Goupil, "Les nouvelles mystérieuses de la cathédrale de Chartres" (14)