Comprendre la mondialisation (3)
À l’affirmation d’Anthony Gidden (sociologue anglais) : « La mondialisation ne désigne pas ce que nous, c’est-à-dire les plus ingénieux et les plus entreprenants d’entre nous (sic), voudrions ou espérions faire. Elle désigne un phénomène qui s’impose à nous. » succède sa propre interrogation lucide : « Comment expliquer l’apparition de ce vaste continent à l’état sauvage et pourtant fait de main d’hommes… la jungle manufacturée ? »
Zygmunt Bauman, autre sociologue dans « Le coût humain de la mondialisation » reprend l’argument d’un abandon (volontaire ou non) de l’État : « Une des explications possibles de ce phénomène réside dans la faiblesse grandissante, voire l’impuissance, des institutions qui ont normalement, et logiquement pour fonction de maintenir l’ordre des choses. Parmi ces institutions, la première place, pendant toute la période moderne, est revenue incontestablement à l’État. » Et Bauman insiste : « La signification la plus profonde de l’idée de mondialisation renvoie au caractère indéterminé, anarchique et autonome des affaires mondiales ; à l’absence de centre, de contrôle, de conseil d’administration, de bureau de direction. La mondialisation est l’autre nom du nouveau désordre mondial de Jowitt. »
D’autres, pourtant, contestent cette « impuissance » et cette « inéluctabilité ». Michel Husson, dans « Les casseurs de l’État social », écrit que « la mondialisation n’est pas un deus ex machina » qui soumettrait les États aux diktats des marchés financiers. Il est faux de croire que les États seraient « étranglés par un processus qui leur serait supérieur » car les gouvernements, par exemple français, qui montrent du doigt Bruxelles et leurs technocrates (qui les obligeraient à faire ceci ou à adopter cela), oublient d’expliquer que les décisions ne sont pas prises par la commission européenne de Bruxelles puisqu’elle n’a aucun droit de légiférer (elle propose et surveille l’application des décisions prises par ailleurs) : ce sont les ministres et chefs d’État (en codécision avec le parlement européen sur certains points) qui décident. Mais cela permet, à ces mêmes gouvernements, de justifier des réformes nécessaires à leur caste au nom « de contraintes ou d’impératifs mondiaux sur lesquels ils n’auraient pas de prise ».
Pierre Bourdieu, dans « Contre-feux 2 », fait, comme à son habitude, une analyse pénétrante. Il part tout d’abord de la définition traditionnelle de la mondialisation (cf. ma chronique Comprendre la mondialisation (1)) : « Il faut ici revenir au mot de « globalization » (ou, en français, de mondialisation) : on a vu qu’il pourrait, en un sens rigoureux, désigner l’unification du champ économique mondial ou l’extension de ce champ à l’échelle du monde. »
Cependant Bourdieu poursuit : « Mais on lui fait signifier [à la mondialisation] tout autre chose, passant subrepticement, du sens descriptif du concept tel que je viens de la formuler, à un sens normatif ou mieux, performatif : la « globalization » désigne alors une politique économique visant à unifier le champ économique par tout un ensemble de mesures juridico-politiques destinées à abattre toutes les limites à cette unification… pour la plupart liés à l’État-nation…. Ce qui définit, très précisément, la politique néolibérale… »
Et soyons clair : «… le marché mondial est une création politique. » En cela nous retrouvons ce qu’explique Michel Husson.
Et Bourdieu d’enfoncer le clou dans l’analyse classique et néo-classique : il n’y a pas de lois naturelles en économie, le marché n’est ni naturel ni universel, c’est un construit historiquement déterminé comme l’ont montré les sociologues du XX é siècle (M. Mauss, Karl Polanyi…) et même si aujourd’hui perdure cette croyance inculquée par l’enseignement universitaire (notamment de micro économie) qui, au passage, va arriver au lycée avec la réforme-destruction de Chatel de l’enseignement des Sciences économiques et sociales. Mais je m’égare !
Bourdieu conteste la vision inéluctable de la nature naturelle, dirait J. Fourastié, du marché mondial : « … ce n’est pas un effet mécanique des lois de la technique ou de l’économie, mais le produit d’une politique mise en œuvre par un ensemble d’agents et d’institution et le résultat de l’application de règles délibérément créées à des fins spécifiques, à savoir la libéralisation du commerce c’est-à-dire l’élimination de toutes les régulations nationales qui freinent les entreprises et leurs investissements. » Et de conclure en allant encore plus loin, puisque cette mondialisation ne serait que l’universalisation du modèle américain.
« Le mot de « globalization » est, on le voit, un pseudo-concept à la fois descriptif et prescriptif qui a pris la place du mot « modernisation », longtemps utilisé par les sciences sociales américaines comme une manière euphémistique d’imposer un modèle évolutionniste naïvement ethnocentrique qui permet de classer les différentes sociétés selon leur distance à la société économique la plus avancée, c’est-à-dire la société américaine […] Ce mot (et le modèle qu’il exprime) incarne la forme la plus accomplie de l’impérialisme universel, celle qui consiste, pour une société, à universaliser sa propre particularité en l’instituant tacitement en modèle universel. » À suivre…
Kritik
1 février 2010 à 19:04
Toujours très stimulant, mais on attend avec impatience le moment où vous aborderez les faits. Comme l’incontestable développement économique des pays actuellement émergents ; le développement qu’ont connu les différents pays d’Asie au cours des années 80-90 (notamment la Corée) ; la montée des classes moyennes dans ces pays. A comparer avec des échecs cruels de l’exportation du modèle américain, en particulier en Russie. Des faits, quoi. Sur la base de ces faits, nous pourrons tenter de nous faire notre propre opinion en la confrontant au besoin à celles des auteurs que vous citez. Je pense que vous ne manquerez d’aborder les travaux de Stieglitz, qui compare les multiples pratiques mises en œuvre pour mondialiser et cherche les raisons des succès et des échecs.
2 février 2010 à 19:04
Ce qui va être passionnant, c’est le chapitre de l’alternative à la mondialisation.
Je sais que beaucoup de lecteurs de la Piquouse sont chez ou proches de chez les verts et il y a eu une motion déposée chez eux qui pose au moins les pistes d’une alternative à la mondialisation néolibérale telle qu’on la vit aujourd’hui, je me demande si cette motion est passée aussi inaperçue que la même au PS ou pas…
2 février 2010 à 19:48
Les Verts qui s’opposent à la mondialisation libérale ? Je demande à voir.