Croissance, développement… reprenons les bases (3)

Le développement, donc, n’est pas la croissance économique : « Le développement est bien autre chose que la croissance économique ». François Perroux.

 

Le cas de l’Irlande est là pour l’illustrer à merveille. Que n’a-t-on pas entendu sur le « modèle » irlandais, et cela grâce à toute une série de mesures (néolibérales) prises à la fin des années 80. « […] l’Irlande adopte une politique de dumping fiscal, en abaissant son taux d’impôt sur les bénéfices des sociétés. […] Le marché du travail irlandais est flexible : les cotisations sociales sont faibles, les obligations en matière de droit du travail peu nombreuses (facilités de licenciement, droit de grève restreint, etc.), les syndicats sont historiquement peu revendicatifs et les employeurs n’ont aucune obligation légale de les reconnaître ni de négocier avec eux. L’ensemble de ces facteurs a donc incité un grand nombre de firmes étrangères à s’installer sur l’île. » Camille Dorival, « Irlande : la fin d’un miracle », Alter Éco, décembre 2008.

 

Résultats : une formidable croissance économique, deux fois supérieure à celle de la France, un taux de chômage le plus bas de l’Europe, un budget équilibré. Mais l’Irlande a oublié que la croissance n’est pas le développement même si elle le permet. « Par ailleurs, l’Irlande manque toujours cruellement de routes, d’hôpitaux, d’écoles ou de crèches. Une pénurie accentuée par une croissance importante de la population, liée à la fois à une forte immigration et à un taux de fécondité élevé. Les services publics sont peu développés et peu efficaces. L’accès au système de soins est difficile. La protection sociale est passée à la trappe… » Camille Dorival.

 

C’est sûr qu’en abaissant les taux d’imposition, l’État n’est pas suffisamment riche pour financer les infrastructures nécessaires à la croissance et au développement. Dans la récession (dépression ?) actuelle, « Avec un produit intérieur brut (PIB) en recul de 8,5 % sur un an au premier trimestre, l’Irlande décroche la palme du pays d’Europe occidentale le plus touché par la récession. En excluant les bénéfices des sociétés étrangères, le PIB recule de 12 % sur un an ». Le Figaro de juillet 2009.

 

Oui, vous avez bien lu ! Mais le Figaro ne peut s’empêcher de conclure par « Face à cette récession historique, le gouvernement de Brian Cowen a pris des mesures d’austérité, baissant les salaires de la fonction publique et relevant l’impôt sur le revenu. Des efforts salués par le FMI. » Et sans doute par le Figaro !

 

Alors que la conclusion de Camille Dorival est : « Avec un taux de pauvreté de 18% en 2006, […] l’Irlande se situe au-dessus de la France (13%) et de la moyenne de l’Union européenne à vingt-cinq (16%). Une partie significative de la population est marginalisée et la criminalité, le racisme, la drogue ou encore l’alcoolisme se sont aggravés ces dernières années. » À chacun sa vision de l’humanité !

 

Mais je m’égare… Qu’est-ce que le développement ? « Il représente les transformations structurelles et qualitatives qui, seules, définissent, l’amélioration du bien-être humain » p 77 in Le développement a-t-il un avenir ? Attac, Mille et une nuits, 2004. « Si la croissance mesure (plus ou moins bien) ce que l’on a produit, le développement s’intéresse à l’usage qui en est fait et se pose la question de savoir si ces ressources supplémentaires, mais aussi les apports non quantifiables, comme les réformes politiques ou sociales, ont amélioré ou non la vie de l’ensemble de la société. » D. Clerc, Alter Éco, 3e trimestre 2002, n°53.

 

De manière simple, le développement serait de l’ordre du qualitatif alors que la croissance resterait dans une dimension quantitative. Le développement poursuit une satisfaction des besoins fondamentaux, à côté du niveau de vie, comme les progrès de la santé (mesuré par l’espérance de vie), les progrès éducatifs (alphabétisation, scolarisation), une amélioration du niveau et du mode de vie, c’est-à-dire du bien-être.

 

Finalement, pendant longtemps, les économistes ont analysé le développement comme centré sur la croissance économique, plus exactement comme découlant de la croissance. En effet, la croissance était considérée comme « linéaire et déterministe » avec différentes étapes à franchir pour arriver au bonheur ! C’est par exemple l’analyse de W. W. Rostow qui énumère les cinq étapes de la croissance économique… avant le paradis sur terre ! (société traditionnelle, transition, take-off/décollage, maturité, société de consommation de masse). De plus, dans cette vision du développement, la croissance profite à tous et notamment aux plus pauvres par un effet de ruissellement vers le bas. Plus de croissance c’est plus de miettes pour les pauvres qui, du coup, le sont moins, en valeur absolue !

 

Cette analyse est aujourd’hui en grande partie abandonnée, et tout le monde considère que « le développement est un phénomène social qui impliquent une transformation de la société et des individus ». A. Suwa-Eisenmann. À suivre…

 

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