« Travailler peut nuire gravement à votre santé » (2)
Dans le chapitre 3 intitulé « Sous-traitance des risques » de son ouvrage (1), Thébaud-Mony va développer des exemples concernant le secteur du nucléaire. Il faut vraiment lire les témoignages.
Éric, robinetier « saisonnier » du nucléaire, (activité de maintenance en robinetterie-tuyauterie) qui, pendant plusieurs années, a pris des doses de radiation deux fois supérieures à la norme aujourd’hui autorisée, qui travaille de plus en plus en 3ème degré de sous-traitance sur les centrales d’EDF générant conflits entre les différentes boîtes de sous-traitances.
Martial, contrôleur, infirmier du nucléaire, et surtout Antonio, agent des « servitudes nucléaires » et là, je cite « On fait le nettoyage, la décontamination, les servitudes quoi… On décontamine, c’est-à-dire qu’on essaie de limiter les doses pour les intervenants qui viennent après nous. On est des bêtes à rems, si vous voulez savoir… »
Et un peu plus loin, un autre passage édifiant : « S’il y a un endroit où le débit de dose est trop important, je vais voir le chef et je lui demande de mettre un petit jeune qui n’a pas de dose. […] Autant les envoyer eux, qu’ils prennent un peu de doses et deviennent au même niveau que nous. Parce qu’après, ils vont nous mettre au taquet [chômage technique avec perte de salaire si ils dépassent la dose de radiation autorisée] et nous remplacer par des petits jeunes qui ne connaissent pas le boulot. »
Il y a comme un côté « bétail à l’abattoir » et vraiment très rassurant pour la sécurité !
Et, bien sûr, EDF est très regardant sur la sécurité mais ne veut pas savoir ce que font les sous-traitants. La preuve. Toujours Antonio « Une fois, je travaillais la nuit. Il n’y avait pas d’agents de radioprotection. Mon chef m’a demandé de jeter mon dosimètre et d’aller reprendre le double de la dose. J’ai refusé et j’ai été viré. C’est comme ça ! »
Et EDF peut bien obliger les agents intervenants à porter le dosimètre pour se réjouir d’une baisse de la dose collective en dix ans, si certains sont contraints de ne pas les porter à cause de la structure de l’organisation du travail en cascade de sous-traitances ou plutôt comme ce que l’auteur appelle « la désorganisation du travail ».
Pour EDF, l’objectif n’est pas de maîtriser le risque c’est de le proclamer en répartissant ce risque de manière à ce que tout paraît rester dans les règles.
C’est ce que l’auteur appelle « la gestion de l’emploi par la dose ». En effet, et c’est contraire aux règles de la loi sur l’informatique et les libertés, un fichier informatisé a été constitué, fichier « interconnecté entre tous les sites, permettant l’enregistrement nominatif de la dosimétrie des travailleurs extérieurs tout au long de leurs interventions en centrales… ». Cela permet de vérifier en temps réel le niveau de dose atteint pour chaque travailleur. Si la dose réglementaire est atteinte le travailleur n’entre pas et se retrouve pour le reste de l’année au chômage technique pour un CDI et pour les autres c’est le chômage tout court !
Tout aussi grave, « cette désorganisation du travail par la sous-traitance et la gestion de l’emploi par la dose mettent en question la sûreté, par la perte de connaissance concrète du travail réel assuré par les travailleurs ». La multiplicité des sous-traitants, les pressions pour garder le client (EDF), compliquent un suivi réel et incitent les travailleurs à cacher le travail réel et les accidents réels pour sauver leur emploi mais aussi parce que la sous-traitance fait éclater les collectifs de travail et donc le savoir-faire.
Tel cet incident (p 115) de radiation débouchant sur un licenciement sec trois jours après pour faute grave alors que le technicien n’a fait qu’appliquer le règlement - d’ailleurs s’il ne l’avait pas respecté, il aurait été viré pour non respect du règlement - et annulé en contrepartie d’un silence dans les médias et d’une disparition de la trace de la contamination. Cela permettra, au passage, de nier toute responsabilité d’EDF et du nucléaire en cas de cancer ultérieur !
Je voudrais compléter l’analyse en m’appuyant sur celle de Christophe Dejours, médecin et psychiatre, professeur au CNAM, dans un remarquable petit ouvrage (2). Il explique avoir observé dans ses premières enquêtes cliniques dans la maintenance nucléaire que si l’on devait respecter toutes les règles, règlements de sûreté et de sécurité, les centrales nucléaires ne pourraient pas fonctionner ! D’ailleurs, il explique que les travailleurs disaient que pour pouvoir travailler ils leur fallaient « frauder » !
Bien évidemment, en cas d’incident ou d’accident, il est facile de trouver un coupable : l’agent lui-même. Ce phénomène, on l’a vu, est accentué aujourd’hui par les effets de désorganisation de la sous-traitance. Il nous rappelle un peu plus loin que « Respecter scrupuleusement les prescriptions, ce n’est rien d’autre que faire la grève du zèle, et la production s’arrête. »
Terminons par un témoignage incroyable, et que l’on ne veut pas croire, qu’il livre dans son ouvrage.
Dejours raconte qu’il a soigné pendant de long mois un technicien qui était chargé de faire des essais sur la résistance des matériaux notamment pour les centrales nucléaires, ici le béton. Les essais étaient divers et longs et les procédures rigoureuses. Mais au fil des années et pour des questions de rentabilité, il fallait que cela aille plus vite ! « Selon lui [le technicien], pour que la mesure soit correcte, il fallait que la contrainte mécanique soit maintenue pendant vingt-huit jours. Or, on exigeait le résultat au bout de cinq jours. Il savait que ses mesures étaient erronées. » Le travail était bâclé. Une nouvelle organisation du travail, de jeunes ingénieurs, sa hiérarchie, ses collègues ayant baissé les bras ont fini par le déstabiliser après l’avoir isolé, rejeté, contesté.
Dejours conclut que les propos de ce technicien lui ont été confirmés par un expert en retraite qui s’est penché sur ce « problème ». Le plus drôle (!) est que la sûreté de nos centrales reposent sur ces murailles de béton !
Alors le nucléaire, énergie propre…ment et sale… ment inhumaine !
Kritik
(1) THÉBAUD-MONY A., Travailler peut nuire gravement à votre santé, La découverte/Poche, 2008.
(2) DEJOURS C., L’évaluation du travail à l’épreuve du réel, INRA, Paris, 2003.
29 novembre 2009 à 19:49
Bonjour ,
pour comprendre la situation à EDF TRICASTIN et les dérives de cette course aux profit dans cette industrie lien vers :
http://mazonecontrolee.blogspot.com/
par avance merci
cordialement