Cette liberté liberticide…
Une des dernières histoires en date venant du pouvoir a été racontée par le porte-flingue de l’UMP, le Lefebvre, conformément au storytelling politique. La nouveauté provient de ce que notre « cher » président utilise maintenant un relais. C’est clair que trop de storytelling tue le storytelling.
Bref, c’est l’histoire « de la liberté de pouvoir travailler quand on est en arrêt maladie ou en congé maternité ».
D’abord, et c’est un des objectifs du storytelling politique, cette histoire a très vite fait parler dans les médias, pendant deux ou trois jours, juste le temps d’oublier les chiffres catastrophiques du chômage…
Et n’oubliez pas que c’était juste après l’histoire de Darcos et de ses portiques et autres fouilles à l’entrée des établissements scolaires, suite à une « série » d’agressions, évidemment intolérables. Comme si ces agressions ne se produisaient que quelques temps avant des élections. Incroyables ces coïncidences ! Mais rassurez-vous, maintenant tout est redevenu calme et le portique est oublié, jusqu’à la prochaine élection ?
Mais il y a autre chose dans les propos de l’autre crachoir de l’UMP. Il y a le mot liberté.
J’ai écrit dans une précédente chronique « Faussaires, ils le sont chaque fois qu’ils utilisent le mot de liberté. Leurs réformes se font au nom de la liberté : au nom de la liberté de choisir, de travailler, de ne pas travailler, de partir… »
Travailler plus pour gagner plus au nom de la liberté ; la retraite à 70 ans au nom de la liberté ; travailler 48 heures par semaine voire 78 heures (merci l’Europe) par semaine toujours au nom de la liberté ; choisir son école en détruisant la carte scolaire au nom de la liberté ; gérer les hôpitaux, les universités comme des entreprises toujours et encore au nom de la liberté ; pouvoir déroger à une convention collective, en moins bien, au nom de la liberté ; une proposition de loi de Jean-Pierre Gorges, député d’Eure-et-Loir, qui vise à instituer « la liberté de recrutement par les collectivités territoriales »…
En fait, une grande partie de l’argumentation et de la justification des réformes de destruction massive effectuées par le gouvernement s’appuie sur une utilisation grossière mais efficace de la liberté.
Et qui peut aller contre la liberté ? C’est le bon sens et un droit inattaquable. Seulement, leur liberté est « liberticide ».
La liberté n’est évidemment pas le loisir de faire tout et n’importe quoi. Cela, un enfant de 10 ans le sait. La liberté c’est de pouvoir choisir sa contrainte. Et là c’est vraiment autre chose.
Finalement, on retrouve à l’origine de ce discours qui appelle à la liberté pour mieux exploiter, un auteur bien connu des économistes, Adam Smith : « La plus sacrée et la plus inviolable de toutes les propriétés est celle de sa propre industrie [au travailleur]… et l’empêcher d’employer cette force et cette adresse de la manière qu’il juge le plus convenable (…) est une violation manifeste de cette propriété primitive. C’est une usurpation criante sur la liberté légitime, tant de l’ouvrier que de ceux qui seraient disposés à lui donner du travail. » 1776.
Ainsi la Révolution française, avec le décret d’Allarde (mars 1791) et la loi Le Chapelier (juin 1791), a détruit les corporations et toutes coalitions, et renforcé la liberté d’entreprendre. Il s’est instauré, contre la volonté des travailleurs, un « libre contrat de travail », puisque le travail forcé et le travail réglé venaient d’être supprimés. L’objectif était de créer un marché libre du travail dans le but de lutter contre le vagabondage, fléau de l’époque. « La liberté des échanges suppose la liberté du travail, et donc la libéralisation du travail ouvrier » écrit Robert Castel.
La condition salariale était une condition misérable, faut-il le rappeler jusqu’au début des Trente glorieuses ! Robert Castel rappelle ainsi que le parti radical en 1922 dans son programme déclarait vouloir « l’abolition du salariat, survivance de l’esclavage ».
Ce « libre contrat de travail » en théorie met en relation deux individus en principe « libres ». Cependant, cette liberté n’est que formelle, elle n’est pas réelle au sens où le travailleur ne peut pas réellement l’exercer. La réalité est une relation dissymétrique : l’un a le choix d’embaucher ou de ne pas embaucher, l’autre n’a pas d’autre choix que de vendre sa force de travail, et cela à n’importe quel salaire, fut-il misérable, car il doit bien bouffer !
Ce qui a permis de passer d’une réalité misérable à l’état envié de salarié, plus précisément à un statut de salarié, c’est la dimension collective du contrat de travail grâce à un droit social collectif à travers en particulier la convention collective. « En effet, la convention collective dépasse le face-à-face employeur-employé de la définition libérale du contrat de travail. Un ouvrier embauché à titre individuel dans une entreprise bénéficie des dispositions prévues par la convention collective » R. Castel.
Car, et nous le savons bien, le face-à-face employeur-employé est par définition déséquilibré au détriment du travailleur qui est bien obligé d’accepter les conditions imposées par l’employeur, car je le répète, il doit bien bouffer ! Et comprenez-moi : c’est bien pour cette raison d’une absence de liberté réelle – le travailleur n’a pas le choix - que le droit du travail existe et que les conventions collectives ne sont pas faites pour les chiens.
« Entre la liberté et le droit, c’est la liberté qui opprime et le droit qui libère » Henri Lacordaire.
L’on comprend bien alors la perfidie d’un discours basé sur « la liberté » de travailler plus ou plus longtemps ou quand on est en arrêt maladie. On mesure l’ampleur de la saloperie quand certains affirment même que l’on devrait pouvoir, au nom de la liberté, déroger, en moins bien, aux conventions collectives ! Et c’est déjà le cas avec la possibilité de réduire son temps de repos journalier ou pour dépasser le quota légal d’heures supplémentaires, bien sûr cela restant le choix de l’employé. Quel choix ?
L’oligarchie, emmenée par l’UMP, ne rêve que de travailleurs flexibles, jetables et sans protection, vous savez, celle qui amollit, qui fait des assistés mais surtout ne permet pas d’accumuler encore et toujours plus de profits.
Ainsi, n’oublions jamais que « … la liberté sans protection peut conduire à la pire des servitudes, celle du besoin. » p 44 R. Castel.
Kritik
Sources :
CASTEL R., Les métamorphoses de la question salariale, folio essais, 1999, édition originale 1995.
CASTEL R., L’insécurité sociale, Seuil et République des Idées, 2003.