Le grand truquage, ou comment le gouvernement manipule les statistiques

Je vais vous présenter cette semaine le début d’une fiche synthétique concernant « Le grand truquage ou comment le gouvernement manipule les statistiques » par Lorraine Data.

J’expliquais la semaine passée que Lorraine Data « est un pseudonyme d’un collectif de fonctionnaires issus de la statistique et de la recherche (Insee, services statistiques des ministères, organismes de recherche), dont la plupart sont tenus à l’obligation de réserve. » Lorraine Data fait un clin d’œil à la volonté du gouvernement de délocaliser l’Insee à Metz.

Objectif principal de l’ouvrage : rappeler l’importance du service public de la statistique qui doit rester supérieur « aux intérêts de tel ou tel ».

Moyen utilisé : dénoncer, en donnant des exemples divers et précis, les différentes formes de « manipulation médiatico-statistique » des pouvoirs politiques, notamment depuis 2002 (p 8) afin de préserver « l’indépendance du système statistique ».

L’origine de « cette tentation croissante de truquage statistique » :

- Cela provient d’abord du passage d’une culture de moyens à une culture des résultats laissant, sous le prétexte avouable de rationaliser l’action publique, « une place excessive du quantitatif dans l’évaluation ». C’est que l’on appelle la quantophrénie ou la maladie de la mesure, c’est-à-dire « l’illusion qui consiste à croire que la réalité peut être comprise et maîtrisée à condition de pouvoir la mesurer »*1. Finalement, c’est croire que le calcul permet de maîtriser le monde, surtout si, effectivement, on contrôle et manipule les calculs !

- Cela provient également des hommes politiques qui cherchent à utiliser les statistiques comme « la preuve de l’efficacité de leur action », et cela à n’importe quel prix.

Je ne reprendrai pas les sept thèmes développés dans l’ouvrage. Cette semaine, j’ai choisi de traiter deux thèmes.

1 - « Le pouvoir d’achat ou le grand camouflage »

- Le débat concernant le pouvoir d’achat s’est focalisé sur les prix et son indicateur (l’indice des prix) qui serait contestable. Or, cet indicateur est construit pour donner une inflation moyenne pour un ménage moyen qui, pour simplifier, n’existe évidemment pas ! Ce qui fait que l’inflation touche plus les bas revenus que les hauts revenus à travers par exemple le poids du loyer. Mais l’important est que pendant que certains glosaient sur l’imperfection de l’indice des prix, cela évitait de se poser le vrai problème.

- En effet, cette focalisation du débat sur l’indicateur d’inflation permet d’oublier l’autre composant du pouvoir d’achat : le revenu et son évolution et donc les inégalités de revenus. Et là je vous renvoie à l’analyse de Camille Landais dont j’ai parlé à plusieurs reprises (chroniques 4, 25 et 30) concernant l’explosion des très hauts revenus et à qui notre « cher » président a fait le cadeau du paquet fiscal.

- Travailler plus pour gagner plus… de pouvoir d’achat c’est aussi éviter de se poser la question des inégalités de revenus (salaires, propriété). Remarquez que la crise actuelle, comme à marée basse, a révélé les prédations de certains sur les différentes richesses et a mis à jour les formidables inégalités de revenus et de salaires.

2 – « Réduire la pauvreté… en changeant d’indicateur »

- Le seuil de pauvreté en France est aujourd’hui calculé en référence à la norme européenne : gagner moins de 60 % du salaire médian (50 % des salariés gagnent plus et 50 % gagnent moins). En France en 2006 le salaire mensuel (privé et parapublic) net médian est de 1555 € .

- L’objectif annoncé de Martin Hirsch est de baisser d’un tiers le nombre de pauvres soit une baisse de 2 millions de pauvres en 5 ans.

- Solution : utiliser « le taux de pauvreté ancré dans le temps » ! Jolie trouvaille. Explication : « le seuil de pauvreté relative représente en 2006 un revenu égal à 800 euros mensuel (60% du salaire médian). On conserve ce seuil fixe pendant cinq ans (en le faisant uniquement évoluer en fonction de l’inflation) et l’on mesure ensuite combien de personnes restent en dessous de ce seuil au terme du mandat présidentiel ». Cela veut dire que l’on ne touche plus au salaire médian pendant cinq ans, même si celui-ci augmente !

- Mais en quoi est-ce une manipulation ? Simple ! Entre 1997 et 2002, cet indicateur a conduit à une baisse de 40 % des pauvres ! Plus que les 30% annoncés pour le présent mandat ! Mais sur cette même période, 1997 – 2002, l’indicateur traditionnel et retenu par l’Europe, qui mesure la pauvreté relative, a mesuré une baisse de… 9 % !

Donc ne vous étonnez pas si l’objectif annoncé est atteint ! Mais souvenez-vous comment !

Un dernier mot concernant le RSA de Martin Hirsch. « Le RSA a pour objectifs de compléter les revenus du travail pour ceux qui en ont besoin. Si votre salaire est limité, le RSA peut, sous certaines conditions de ressources et selon votre situation familiale, améliorer votre quotidien, et cela même si vous ne bénéficiez actuellement d’aucune prestation. »*2

C’est ainsi permettre aux entreprises de ne pas augmenter les bas salaires voire de mal payer, puisqu’un complément sera fourni par la société. Un peu comme la prime pour l’emploi. On retrouve la fameuse loi de Speenhamland de 1795 : « un homme était secouru même s’il avait un emploi, tant que son salaire était inférieur au revenu familial que lui accordait le barème. » p 115 « …les employeurs pouvaient réduire les salaires à volonté, et les ouvriers […] étaient à l’abri de la faim… » p 116 *3

Suite dans la prochaine chronique.

Kritik

Sources :

*1 La société malade de la gestion, Vincent de Gaulejac, Seuil, 2005,p 70

*2 K. Polanyi, La grande transformation, Éditions Gallimard, 1944, 1983

*3 http://www.premierministre.gouv.fr/information/questions_reponses_484/est_revenu_solidarite_active_56861.html

2 commentaires pour “Le grand truquage, ou comment le gouvernement manipule les statistiques”

  1. au courant. dit :

    Autre camouflage.
    Le FNGS(fonds national de garantie des salaires) ,n’a plus un sou.Un crédit va être demandé à l’Etat.
    Ce fonds sert à indemniser les salariés pris dans l’engrenage d’un procédure collecive.

  2. Anonyme dit :

    Il est quand même regrettable que les statisticiens de l’Insee ne se bougent que lorsque leurs “privilèges” sont contestés.

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