La France en récession depuis un an
J’entendais samedi dernier les propos tenus de manière péremptoire et vigoureuse par notre premier ministre, le Fillon, propos concernant le recul de 1,2% de la croissance économique (PIB en volume c’est-à-dire déflaté) au premier trimestre 2009 : « Mais la récession en France est moins forte qu’ailleurs (en Allemagne, en G-B). » Et voilà que cela recommence !
Les autres pays font moins bien que nous et donc c’est grâce à notre politique économique de relance basée sur l’investissement et surtout à notre politique de « réformes » que nous faisons mieux qu’eux. Conclusion : il ne faut rien changer et même poursuivre… la casse de l’école publique, de la faculté publique, de la santé publique… en cherchant par des moyens détournés, et toujours au nom de la « liberté de choix », à introduire (encore) plus de marché. CQFD.
Mais pourquoi cela recommence-t-il ?
Rappelez-vous que ce type d’arguments a été utilisé au mois de novembre 2008 (relisez ma chronique 5, « Alors comme ça, la France n’est pas en récession ! »). À l’époque, l’enjeu était de savoir si nous étions entrés en récession conformément à la définition américaine des fameux « deux trimestres consécutifs de croissance négative ». Et alors que les prévisions de l’INSEE, visibles sur leur site, annoncaient un troisième trimestre à – 0,1% de PIB, l’annonce finalement d’un trimestre à + 0,1% de croissance venait de nous sauver de la récession puisque le deuxième trimestre avait été négatif. J’avais évidemment convoqué le fameux nuage de Tchernobyl qui, c’est bien connu, s’est arrêté à la frontière de la France… Mais je vous avais expliqué aussi que ce chiffre était révisé et ajusté à périodes régulières : à 42 puis 50 jours et à 90 jours …
Et voilà que le 15 mai 2009 l’Insee publie dans Informations Rapides n°135 Comptes nationaux - premier trimestre 2009 (premiers résultats) le chiffre de la croissance du PIB du premier trimestre 2009 soit donc – 1,2% ; mais dans le même tableau, l’Insee fournit la valeur des trimestres 2007 et 2008 corrigée ou plutôt ajustée, je ne sais pas quel terme utiliser !
Et là surprise : le troisième trimestre 2008 a connu une croissance de - 0,2%. Oui vous avez bien lu : la croissance du PIB au troisième trimestre 2008 a bien été négative. Mais alors la récession ne se serait pas arrêtée à nos frontières !
Et comme le quatrième trimestre est à – 1,5% et si l’on y ajoute le – 1,2 % du premier trimestre 2009, cela signifie que nous sommes en récession depuis 1 an. J’ai même calculé que le recul est d’environ 3,26 % !
Même sous le pauvre Balladur, la dernière fois où la croissance a été négative, cela n’a pas été si fort !
Pendant que j’y pense et à ma connaissance : le Chirac 1975, le Balladur 1993 et maintenant le Sarko/Fillon 2008/2009 sont les 3 millésimes de croissance négative depuis 1945. Bravo !
Mais revenons à nos moutons. Cela signifie plusieurs choses.
Tout d’abord, nous sommes bien en récession depuis le deuxième trimestre 2008, depuis 1 an. Mais cela beaucoup s’en doutait. Ensuite, le fait de nier la récession a reculé d’autant les décisions d’une politique de relance. Nous avons sans doute perdu du temps pour mettre en place une politique de relance et il faudrait l’expliquer aux chômeurs… mais évidemment c’était contraire à l’idéologie de notre « cher »président… Enfin, cela justifiait la poursuite de la politique de destruction imbécile des services publics puisque nous étions les seuls à ne pas être en récession alors qu’en réalité la récession était là et ils le savaient…
Cette fois encore, et à la lumière de ce que je viens de rappeler, notre – 1,2 % de croissance, chiffre meilleur que nos voisins, que vaut-il ? Il vaut surtout comme argument pour justifier toujours la poursuite de la politique de destruction massive des services publics afin d’émanciper l’oligarchie de la redistribution coûteuse à leurs yeux. Mais si ! Je pense à ceux à qui le paquet fiscal a redonné 246 millions d’euros et qui ont vu leur revenu augmenter de 42,6% entre 1998 et 2005 pendant que celui du peuple (les 90%) n’augmentait que de 4,6% (Cf. Camille Landais).
Mais je me repose la question que je me posais déjà dans ma chronique 5 sur la véritable indépendance de l’Insee. Mauvaise langue, toujours ! Car, finalement, le nouveau patron de l’Insee, Jean-Philippe Cotis, n’a-t-il pas été nommé par l’Élysée ? N’est-ce pas lui qui vient de rendre à notre « cher » président un rapport sur le partage de la valeur ajoutée en vue du partage des profits (sur lequel je reviendrai bientôt) ? Toujours aussi mauvais esprit ! Quoique !
Vient de sortir, et je suis en train de le lire, chez La Découverte, Le grand truquage ou comment le gouvernement manipule les statistiques par Lorraine Data. Lorraine Data « est un pseudonyme d’un collectif de fonctionnaires issus de la statistique et de la recherche (Insee, services statistiques des ministères, organismes de recherche), dont la plupart sont tenus à l’obligation de réserve. » Il s’est constitué « au fil des rencontres » pendant lesquelles « nous avons échangé sur les pressions des cabinets ministériels ou de leurs hiérarchies que nous rencontrions tant dans la conduite de nos travaux que dans l’exploitation de leurs résultats. » Intéressant, non ? Oh !oui.
Et je ne vous citerai que les quatre « techniques usuelles pour accommoder les statistiques à la sauce gouvernementale » :
1 - Ne retenir que ce qui arrange.
2 - Utiliser un indicateur « écran ».
3 - Changer la façon de compter en gardant apparemment le même indicateur.
4 - Faire dire à un chiffre ce qu’il ne dit pas.
La démonstration passionnante et édifiante est illustrée par 7 thèmes : le pouvoir d’achat, les chiffres du chômage (dont je vous ai déjà amplement parlé), le travailler plus pour gagner plus, la lutte contre la pauvreté, la réforme du système éducatif, l’immigration clandestine et enfin la délinquance.
Alors, qui a mauvais esprit ?
Kritik
23 mai 2009 à 11:41
Toujours aussi passionnant Kritik.
Continuez. J’attends avec impatience vos analyses sur cet ouvrage de “Lorraine Data” (sacré pseudo au passage) car je crains de n’y comprendre pas grand’chose si je le lisais mi-même (un peu par flemme aussi).