Comprendre la crise : une histoire de structure

Pour comprendre la crise financière et économique actuelle, il nous faut revenir en arrière et comprendre que rien n’arrive au hasard, que ce n’est pas une fatalité, que la mondialisation financière et économique est le fruit de décisions politiques visant à déconstruire ce qui avait été construit, justement au lendemain de la crise de 1929-1930 et évidemment au nom de la réforme et de la modernité (déjà et toujours !).

Je vais être volontairement synthétique afin d’avoir d’abord une vue d’ensemble et ensuite pour arriver plus rapidement au « que faire maintenant ? ». D’ailleurs, pour des analyses approfondies, fines, intelligentes et stimulantes, je vous renvoie aux écrits de F. Lordon mais aussi à l’analyse brillante de la mondialisation de C-A Michalet pour en détailler les différents mécanismes. C’est parti.

Toute une structure s’est mise en place dans les années 80 dans le monde et en France en particulier (par exemple grâce à la loi bancaire de 1984, l’Acte unique européen de 1986). Les principaux éléments de cette structure sont :

- la déréglementation des marchés de capitaux (secteur financier et bancaire) qui est la liberté des mouvements de capitaux ou, dit autrement, la levée du contrôle des changes (c’est-à-dire la possibilité d’aller et retour des capitaux), liberté afin d’échapper aux contrôles des États, à l’impôt et à la loi (blanchiment…) ;

- la désintermédiation bancaire qui permet d’accéder directement et facilement aux marchés pour se financer sans être obligé d’emprunter auprès des banquiers (collecteurs de l’épargne) en introduisant donc de la concurrence ;

- le décloisonnement des marchés de capitaux à l’intérieur des pays comme entre eux (c’est-à-dire l’abolition des frontières entre par exemple marché boursier et marché hypothécaire) qui « met fin à la division traditionnelle du travail entre les banques de dépôts (commerciales) et les banques d’affaires (d’investissement) » - principe datant en France de 1860 – et cela ouvre le spectre des placements et donc des emprunts, possibilités accrues grâce aux nouvelles technologies qui permettent à tout moment de se connecter sur n’importe quelle place financière du monde en entraînant une très grande volatilité des capitaux ;

- l’ouverture du capital des entreprises, c’est-à-dire l’abandon des participations croisées qui les protégeaient des raids boursiers et de la pression des cours ;

- les innovations financières sans limite avec par exemple la fameuse titrisation qui est l’opération désignant la transformation de crédits bancaires octroyés - et dès l’origine ce sont des créances douteuses - en titres financiers négociables sur les marchés, et cela développe ce que les spécialistes appellent le hors-bilan des banques ce qui signifie que ce ne sont plus les banques qui supportent le risque de la créance (cf. les subprimes) ;

- les incitations diverses afin que le manager défende au mieux les intérêts des actionnaires (stock-options…).

Ainsi, on assiste au passage d’un capitalisme entrepreneurial à un capitalisme financier/actionnarial, c’est-à-dire au passage de la création de richesse à la fameuse création de valeur avec les 15% de retour sur investissement ROE (Return on equity), à savoir la rentabilité financière exigée par les actionnaires, ce que Michalet appelle « le taux magique pour satisfaire les nouveaux maîtres ». Dit encore autrement, c’est le régime de la domination de la finance sur l’économique. Une promesse de paradis sur terre !

Évoquons maintenant les principales conséquences de ces mesures qui, prises ensemble, font système. Se développe une pression en cascade sur l’ensemble des entreprises, même sur celles qui ne sont pas cotées. Car, si le CAC 40 ce n’est que 40 grosses entreprises, par contagion - de donneurs d’ordre en sous-traitance et en délocalisation - la contrainte des 15 % (ROE) se diffuse et impose sa loi mortelle à tous, sauf aux profitueurs.

Se développe aussi une concurrence au moins-disant social (salaires, protection sociale) et fiscal (adoucir la fiscalité des hauts revenus, des revenus du capital donc). Cela se traduit par une nouvelle répartition des richesses et surtout par la captation d’une grande partie, toujours plus grande, de la richesse au détriment des services publics, des travailleurs pauvres, de la classe moyenne, des pays émergents, des pays les plus pauvres…

Cette recherche du profit pour le profit contamine également les cerveaux, y compris à notre insu, et se diffuse dans de nouveaux domaines comme l’école, la santé, la recherche…, en confondant efficacité et rentabilité, quantitatif et qualitatif.

Une remarque : cette création de valeur n’est que fictive puisque les arbres ne grimpent jamais jusqu’au ciel. Mais tous les acteurs pris à ce piège ont fait semblant d’y croire, et ils leur semblaient bien avoir raison d’y croire puisque l’arbre grimpait, grimpait et même s’il y eut de nombreuses crises, mais si lointaines (sic) : 1994 Mexique – 1997 Thaïlande – 1997-98 Asie du Sud-Est – 1998 Russie – 1999 Brésil – 2001 Turquie – 2001-2002 Argentine – 2001 Bulle internet.

Mais attention à ne pas se tromper de cible. Les Kerviel et consorts ne sont pas plus pourris ou cupides que vous et moi (bon peut-être un peu quand même !). Ils faisaient leur job et tenaient à le conserver, pris au piège. Ils devaient faire aussi bien si ce n’est mieux que le voisin.

Ici point de morale ni d’éthique, juste un jeu des structures, d’incitations. Une structure qui forme système.

Enfin, cette violente crise actuelle et sa cohorte de chômeurs nous laissent voir enfin, comme à marée basse :

- le contresens d’une société (en France notamment) centrée sur la valeur travail ;

- l’absurdité d’une consommation de masse sans faim et sans fin ;

- la vacuité d’une société qui ne propose que de continuer de consommer pour continuer de produire, c’est-à-dire ici d’exister à travers l’extorsion du profit (ROE)  ;

- la monstruosité d’un capitalisme financier débridé qui détruit les fondements économiques, sociaux et humains sous couvert de lendemains paradisiaques ;

- l’énormité de l’endettement considéré comme de la valeur ;

- le mépris et le dénigrement de la classe dominante pour le peuple ;

- et puis l’autre qui se croit toujours en campagne…

Mais une fois le diagnostic posé – finalement l’on savait – , que faut-il faire maintenant ? Et si cette crise était une chance ? Réponses dans une prochaine chronique.

Kritik

Sources :
LORDON F., Et la vertu sauvera le monde…, Raisons d’agir, mai 2008
LORDON F., Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières, Raisons d’agir, novembre 2008
MICHALET C-A., Qu’est-ce que la mondialisation ?, Paris, La découverte, 2004

 

Un commentaire pour “Comprendre la crise : une histoire de structure”

  1. Christophe Prat dit :

    Bonjour Kritik,

    j’ai beaucoup de retard dans mes lectures… mais celle-ci me rappele immédiatement le propos du directeur de mon école en 1989, je cite de mémoire Victor H : “…voyez-vous, les entreprise étaient dirigées par des ingénieurs, des techniciens, des inovateurs… avec parfois de grosses catastrophes financières… Maintenant, les entreprises basculent aux mains de dirigeants exclusivement finanicers. Cela n’empêchera pas les catastrophes financières. L’idéal pour la gestion saine d’une entreprise, ce sont les dirigeants qui placent sur des plans identiques l’inovation, les finances, mais aussi les hommes ! ”

    Je pense que cet homme aurait apprécié votre Kronik.

    Merci,

    Christophe Prat

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