Sous l’aisselle de Bairute (30)
Par MPM • dimanche 13 mai 2007 à 07:22 • CatĂ©gorie: Histoire •C’est l’histoire d’une ville moyenne imaginaire sous la férule d’un édile municipal mégalomane et tyrannique. Chers lecteurs, vous allez trembler à l’idée que ce cauchemar devienne réalité…
Troisième partie. Salut les co(n)pains !
Chapitre 30. Bairute Airport Co(n)pany.
Quitte à faire énorme, autant ne pas mégoter. «Il y a peu, disait Bonaparte, entre le sublime et le ridicule». Le maire de Bairute avait définitivement opté pour le second, par cette infortune récurrente qui confinait au premier. Grands travaux, refonte totale des quartiers pour multiplier les petits proprios pseudos bourgeois, cela n’était pas le point d’orgue des ambitions bouyguesques du Grand Mégalo.
Pour hisser la réputation de sa cité au rang de celle des villes monde, il fallait un équipement de prestige qui, de surcroît, satisferait l’ego du plouc, perché tout là-haut dans les strato-cumulus, divaguant dans les étoiles, enflant chaque seconde dans l’univers de Star Wars. Au hasard : un aéroport international aux portes de Bairute…
Putain, l’idée, ouais, c’était ça ! Un aéroport international ! De la sorte, de New York, à Vladivostok, d’Honolulu à Tombouctou, de Durban à Reykjavik, le nom de Bairute figurerait comme un phare. Le maire pariait que la préfecture du Couasnon deviendrait bientôt le troisième aéroport du pays, et sa tour de contrôle serait la Tour Eiffel du nouveau millénaire.
Bien entendu, le maire veillerait à tirer la doudoune chauffante à lui, à récupérer la casquette honorifique de commandant d’honneur de ce pilier de la modernité, de cette nouvelle plaque tournante des transhumances humaines. Il s’abstiendrait en revanche, lors de l’inauguration du site, de tenir les manettes de copilote du premier décollage inaugural, eu égard à sa phobie des aéronefs, comme Staline… Et, dans un coin de son cerveau malade, il pensait qu’à sa mort, le conseil municipal unanime adresserait un vœu au gouvernement pour que son nom soit accolé à cet équipement indispensable au prestige du pays.
Avant son élection, l’édile avait sottement milité pour la fermeture du petit aérodrome local, accusé de tous les maux, notamment de déranger la quiétude des riverains et d’être un obstacle à l’extension urbanistique de l’agglomération. N’empêche, dans l’affaire, il avait quand même récupéré un demi-millier de voix… Soutenir maintenant les décollages et les atterrissages des plus gros porteurs américains et européens dans l’espace bairutain, c’était énorme, méga-grotesque. Mais vous connaissez l’adage : plus c’est gros, plus ça passe.
Pour donner le maximum de crédit à son revirement, le maire mettait en avant la dynamique de l’aménagement du territoire, que le chantier puis l’exploitation de l’aéroport créeraient des milliers d’emplois ; également qu’on procèderait au doublement, voire au triplement des voies terrestres reliant sa ville à la capitale. Dans quinze ans, il en était persuadé, on dirait Bairute comme on dit Orly ou Roissy.
Le premier magistrat planait sur son nuage et renvoyait dans les cordes tous les opposants : défenseurs de la nature, agriculteurs prêts à défendre leurs terres jusqu’à la mort plutôt que de les laisser bitumer, à moins, toutefois, qu’on dédommage chaque hectare au prix de l’or en barre, riverains qui sentaient bien qu’il leur faudrait apprendre à vivre avec des boules Quiès greffées dans les tympans, ou qu’ils devraient brader leur lopin et migrer vers un ailleurs lointain où le passage conjugué d’une autoroute et d’une voie TGV serait dix fois moins bruyant.
Dans ce ballet d’avions, un ou deux - c’est statistiquement mathématique - finiraient par se crasher aux bouts des deux pistes parallèles, chacune longue de 4.000 mètres, sur des ghettos de pauvres. Bah, on verserait de grosses larmes, on ferait de beaux discours en invoquant la fatalité, on inaugurerait une stèle en marbre en présence des familles éplorées, sous l’œil rapace des caméras, on signerait quelques chèques négociés après des années de procédure, et les affaires reprendraient aussi sec. La roue tourne et le spectacle continue.
Puisqu’on en est à parler de trucs qui tournent, le maire de Bairute ignorait que le préfet du Couasnon venait tout juste de donner son feu vert à l’édification de quatre-vingts éoliennes, hautes de 150 mètres, autour de l’agglomération. Ce qui signifiait l’enterrement en première classe du projet fou. Ceci dit, il y aurait bien construction d’un nouvel aéroport international, mais dans le fief du ministre des Transports, à 250 kilomètres au nord de Bairute. Le maire invoquerait encore un complot contre lui, se chercherait un bouc émissaire, bref, voudrait la peau du représentant de l’Etat.
A suivre. Prochain chapitre : "Autant en emporte les cons…".
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