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Sous l’aisselle de Bairute (21)

Article de MPM le 3 mai 2007 @ 06:33 dans Histoire | Pas de commentaire

Voici le 21ème chapitre de Sous l’aisselle de Bairute, roman-feuilleton en 63 épisodes. Les précédents sont consultables dans la rubrique "Histoire".
C’est l’histoire d’une ville moyenne imaginaire sous la férule d’un édile municipal mégalomane et tyrannique. Chers lecteurs, vous allez trembler à l’idée que ce cauchemar devienne réalité…

Seconde partie. Les compresseurs sont des cons pressés.

Chapitre 21. Qu’on arrache son dard au Frelon !

Réfugié dans son immense bureau (375m²), le maire n’en pouvait plus d’attendre le retour de son secrétaire de cabinet qu’il avait envoyé, une minute plus tôt, acheter le dernier numéro du Frelon au vendeur à la criée, encagoulé tel le sous-commandant Marcos, qui faisait son commerce, donc de la provocation, devant l’entrée principale de la maison commune. Le Frelon, hebdomadaire «Satirique, Humaniste, Alternatif, Autonomiste, Anonyme et Citoyen», était son cauchemar, son nid de guêpes, l’aiguille plantée profondément dans son talon d’Achille, sa bête noire, son ennemi intime, un énorme sac à emmerdes.

Tous les mercredis, le supplice recommençait. Avec toujours la même angoisse au cœur que la minette attendant les résultats du bac, préparé pourtant avec un sérieux absolu entre la lecture du Journal de Mickey, l’étude de la collection été des nouveaux maillots et celle, encore plus fouillée, des derniers modèles de portables aux forfaits téléphoniques ultra méga-giga top pour demander au frangin qui crèche dans la piaule d’à côté ce qu’il compte ne pas faire de sa soirée.

Bientôt deux ans que le Frelon marquait l’édile à la culotte, lui bottait du pointu le cul, qu’il avait large, chaque milieu de semaine. Même dans le camp du maire, on s’était habitué à lire régulièrement - en cachette - le canard irrévérencieux, à rigoler jaune de ses saillies pas toujours spirituelles mais qui faisaient jaser jusqu’à la table du préfet. Le Frelon n’était-il pas l’empêcheur de tourner en rond, le Gemini-Criquet, la bonne conscience, également la mauvaise du tout-Bairute, celle qui vous dégoûte d’apprécier le caviar et la langouste dont on se gave alors qu’à la table d’à côté un pauvre type n’a rien dans son assiette pour soulager sa faim ?

Qui se cachait derrière ce titre, le sigle «SHAAAC», cette initiative autant bénévole qu’artisanale et qui tenait - pour le prix modique de 50 centimes, pour couvrir les frais d’impression - en quatre feuilles photocopiées où la caricature de une se mariait en noir avec des titres et des textes sculptés au lance-flammes ? Sûrement pas le fils de Fernand, trop fainéant pour suivre la cadence, Claude Le Rouquin ? Seulement capable d’écrire trois phrases en une révolution lunaire, de surcroît bourrées de fautes d’orthographe et sans queue ni tête. Un frustré de l’entourage du maire ? Même pas la peine d’y penser vu la connerie crasse de ceux qui constituaient ses cercles de connivence. Alors qui, nom de Dieu de bordel de couille ? Le premier magistrat et son secrétaire de cab’ penchaient plutôt pour une œuvre collective orchestrée par des profs du lycée de Bairute qui était réputé pour être un repaire de gauchistes incontrôlables. Saloperies d’enseignants chevelus du public ! Ça leur ressemblait bien…

En attendant de démasquer ces enfoirés, le maire ne pouvait que constater les dégâts. En vrac, c’est le Frelon qui avait révélé, preuves à l’appui, que le maire se servait de sa voiture de fonction pour partir en vacances ; qu’il s’était abonné aux frais de la commune à deux revues cochonnes ; que tous les conseillers municipaux de la majorité se faisaient rembourser leurs déplacements - y compris ceux qu’ils accomplissaient à pied - de leur domicile perso à la mairie, et retour ; que les mêmes conseillers disposaient chacun de …deux  téléphones portables (en cas de panne de l’autre) avec forfait illimité payé par la collectivité ; que le maire-président de l’office municipal HLM avait fait bâtir, avec l’argent public donc, une somptueuse résidence comprenant quinze appartements dans l’hyper centre, qu’il avait aussitôt revendue à vil prix à un avocat de ses amis, lequel avait enfin loué gratis à la sœur aînée du maire le quadruplexe le mieux exposé versant cathédrale ; que le maire, joueur de poker invétéré, passait des nuits entières dans un bouge infâme de la ville et qu’à cause de cela, il était criblé de dettes ; que tous les cadres municipaux recrutés depuis son élection étaient des membres du Parti Populaire ; que le maire était actionnaire du groupe de BTP qui raflait tous les marchés publics bairutains, jusqu’aux plus insignifiants.

Evidemment, c’est encore le Frelon qui avait dévoilé que le marché des sanisettes informatisées pour ramasser les crottes de chiens avait été confié à la société du petit cousin de l’oncle de l’édile. Et devinez, lecteur vénéré, grâce à qui votre serviteur a pu publier in extenso la note de service du brigadier-chef Moineau dans le chapitre 14 du présent pamphlet ?

Mais le Frelon avait vraiment gagné ses lettres de noblesse en relatant, au début de l’année dernière, une agression commise par le bras droit du maire. A l’aube d’un matin anormalement sec, le chauffeur-garde du corps du maire de Bairute s’était acharné sur un Sans-Domicile-Fixe qui avait eu le malheur de soulager sa vessie sur la calandre de la bagnole du patron. La brute épaisse avait boxé si fort que les deux mâchoires et le nez du pauvre bougre avaient été réduits en bouillie, et ce dernier plongé dans le coma pendant une semaine. Le type n’avait pas encore recouvré ses esprits à l’hôpital que, déjà, le scandale avait été soigneusement étouffé. Destruction des bandes de la vidéosurveillance, faux témoignages des flics municipaux assermentés certifiant une «chute accidentelle de la victime avinée sur l’arête du trottoir à cause d’une peau de banane», interventions du maire auprès des policiers nationaux et des pompiers pour qu’ils édulcorent leurs rapports. Et puis, les RG avaient été priés d’aller regarder ailleurs. Une affaire rondement menée, de la belle ouvrage.

Le Frelon n’avait pas tremblé. La publication du vrai récit de l’agression avait remué toute la ville. Cependant, le maire avait cru tenir là l’opportunité de se débarrasser de l’emmerdeur et facilement obtenu de son chauffeur qu’il l’assigne en justice pour diffamation, en faisant financer la procédure par la ville, avocat compris. Patatras : le jour de l’audience correctionnelle, devant une salle comble, l’avocat du Frelon avait fait venir à la barre quatre témoins oculaires du massacre à la poigne de fer qui confirmèrent les écrits du canard impertinent. Lequel fut relaxé avec, en prime, une mutation d’office pour les bleus dans un cul banlieusard de basse-fosse et une condamnation  pour le clone raté de Mike Tyson à payer un dentier au désormais plus célèbre clodo de Bairute.

La ville s’était faite la gorge chaude de l’humiliation subie ce jour-là par son maire. En retour, celui-ci jurait, en jurant comme un forçat, qu’il la ferait payer un milliard de fois aux cloportes embusqués derrière le Frelon, ainsi qu’à la taupe infiltrée dans les souterrains municipaux, dont il s’était persuadé l’existence. «Pourquoi moi ?», tonnait-il avec dans la voix les trémolos des sanglots du Christ sur la croix. Il aurait pu citer vingt, cinquante villes où les magouilles et la corruption pullulaient pire qu’à Bairute. Il écraserait donc le Frelon, coupable à ses yeux d’un crime de lèse-majesté, le déchiquetterait, lui arracherait les ailes, le réduirait en miettes, en ferait de la confiture. A côté, les tortures des temps anciens, bagnes, galères et autres embastillages, ressembleraient à des bizutages pour enfants de chœur.

Le premier magistrat bairutain en était à ce stade de son délirium très épais quand réapparut son secrétaire de cabinet claudiquant, les bras tendus au bout desquels tremblotait le 93ème opus du Frelon. - «Monsieur le maire, bredouilla-t-il sur un ton qui fleurait le bon air de Waterloo, c’est grave… Ils sont au courant pour Bairute Infos…». Un voile blanchâtre passa brusquement devant les yeux du maire. On se serait cru le 22 avril 1915 à Ypres lors de la première utilisation de l’arme chimique - du chlore - par les Boches, les Fridolins, les Frisés, les Schleus, les Doryphores, les Verts de gris : il chancela avant de s’effondrer en râlant et bavant sur son cher tapis pakistanais épais de quatre centimètres et grand comme un appartement type VI du quartier du Verger de Beauvoir.

A suivre. Prochain chapitre : "La co(n)bine du Bairute Infos".


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